Harleen - Stjepan Sejic


Harley Quinn est un personnage fort et haut en couleurs de la galaxie Batman. Exubérante, violente, clairement foldingue, Harley Quinn est la « petite amie » du Joker, l’adversaire le plus dérangé de l’homme chauve-souris. Harleen, de Stjepan Sejic, est l’Origin Story de cette héroïne aux costumes spectaculaires et à la personnalité fracturée.


Fracturée, Harley l’est à l’évidence ; ses actes et ses mots le démontrent sans cesse. Capable parfois d’empathie ou de lucidité, elle paraît, la plupart du temps, habitée par une grande impulsivité qui se manifeste habituellement par des accès de violence, notamment en défense de celui qu’elle appelle « poussin   ou « canard ». Ce qui amène à une question d’importance à laquelle tente de répondre Stjepan Sejic : comment devient-on Harley Quinn ?

Avant Harley, il n’y a qu’Harleen Quinzel, une psychologue affectée à sa demande à la prison-asile d’Arkham, à Gotham. Convaincue que la disparition de l’empathie qui affecte les criminels et explique leurs actes résulte d’une exposition trop longue à des situations de « Fight or flight », Harleen veut valider sa théorie en interrogeant les pires criminels enfermés dans la prison de haute sécurité – le Joker notamment, qui lui a laissé la vie sauve lors d’un braquage dont elle fut témoin et qui se termina par une intervention décisive de Batman. Pouvoir interroger les divers super-criminels arrêtés par Batman est donc pour elle une opportunité unique. Mais les choses vont tourner autrement, et encore une fois, il se vérifiera qu’à trop regarder dans l’abîme on attire son attention.


Character-driven story, Harleen est l’histoire d’une personne et de son cheminement.

Harleen Quinzel est un personnage meurtri. Stigmatisée pour une relation inappropriée lors de ses études, poursuivie jusque dans sa vie professionnelle par ce stigmate, solitaire et peu portée à s’ouvrir, Harleen manque singulièrement de confiance en elle, au point qu’elle est sidérée que la fondation Wayne décide de financer ses recherches.

C’est aussi une personne bonne qui est convaincue qu’on peut soigner les criminels à condition de trouver le bon angle et la bonne approche.

C’est enfin une personne en recherche d’estime de soi qui se convainc peu à peu qu’elle est la personne, la psychologue, qui réussira là où tous ont échoué, qui parviendra à rendre la raison et l’empathie au Joker, et qui sera alors reconnue par ses pairs.

Mais c’est d’abord, on l’a dit, une personne fragile. Dont le Joker va habiter les pensées et les nuits. Une personne qui rêve, puis cauchemarde, de plus en plus, jusqu’à ne plus réussir à dormir autrement qu’en buvant trop. De cette fragilité, le Joker va faire un atout. Se renseignant sur elle, il obtient les informations qui lui permettront de la manipuler. De s’imposer au centre de son monde. De la rendre amoureuse folle, folle au point de faire des choses dangereuses, aussi contraires à la loi qu’à l’éthique professionnelle. 


A coté du personnage très développé d’Harleen en passe de devenir Harley, il y a un Joker séduisant comme un diable, au physique proche de celui de David Bowie imho, à la folie manifeste et jamais prise en défaut. Un Mal primordial bien différent des regrettables tentatives d’explication sociale comme celle du film de Todd Phillips. A mes yeux, si le Joker n’est pas un Mal primordial, aussi incompréhensible qu’un Grand Ancien, il perd tout intérêt. C’est ce qu’Harleen ne réussit pas à voir : le Joker est inaccessible à la compréhension humaine. Il est pure inintelligibilité ou il n’est pas.


L’album fait aussi la part belle à Harvey Dent, le procureur de Gotham, qui bascule aussi et devient Double-Face, un nouveau super-criminel à la folie certaine et aux traits repoussants. Deux parcours parallèles vers le côté obscur. Deux parcours présentés comme tels dans l’album : celui de l’homme qui arrêtait les criminels, et celui de celle qui voulait les réhabiliter pour les réintégrer dans la société. Il n’y a peut-être aucun espoir quand on s’attaque aux pires des délinquants qui sévissent à Gotham.


Au final, Harleen est une excellente histoire. On pourrait la qualifier sans grande difficulté de Dark Romance. On est, tout du long, dans la tête d’Harleen, dans ses doutes, ses craintes, ses espoirs, sa solitude profonde surtout, que le Joker semble prêt à combler. Ce sont toutes ces fragilités que le Joker repère puis exploite. Il aime bien Harleen sans doute, mais il l’utilise, assurément. Consciemment, il la manipule. Et ça fonctionne, elle se met à l’aimer, de plus en plus, avec passion. Jusqu’à basculer dans le monde du Joker alors qu’elle voulait le ramener dans le sien (le nôtre), au terme d’une évolution parfaitement maîtrisée sur le plan narratif.

Disons pour terminer que les dessins sont superbes et que la qualité du support – Urban toujours – sert autant le propos de l’auteur que le plaisir du lecteur.

A lire absolument.


Harleen, Stjepan Sejic

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