Green City Wars - Adrian Tchaikovsky


Futur peut-être pas si lointain.

Le désastre environnemental en cours a continué. En réaction, des firmes construisirent quelques Cités Vertes (Green Cities), à savoir de grandes villes autonomes, environnementalement neutres, autosuffisantes en énergie et en nourriture (grâce à leurs fermes extérieures liées). Neuwien est l’une de celles-ci, et c’est dans ses murs que se déroule l’action de Green City Wars.


Pour comprendre le monde imaginé par Adrian Tchaikovsky, il faut savoir que les Villes vertes (et singulièrement Neuwien) ne sont pas juste des cités écoresponsables. Elles sont aussi des lieux d’où a été rendu invisible tout le travail de service qui permet à une ville de fonctionner et à ses habitants de vivre une vie agréable consacrée à des activités à forte valeur ajoutée. Une ville sans prolétariat donc, peuplée seulement de CSP+ vaquant à leurs occupations intellectuelles.

Problème : ce prolétariat que les CSP+ ne veulent pas voir (comme en Grande-Bretagne au XIXe siècle, où on préférait aussi ne pas voir les domestiques, ce qui conduisait à construire des passages dérobés à l’intérieur des murs des manoirs), a pourtant son utilité. Car, si peu intellectuelles – quoique – que soient leurs activités, elles sont indispensables au fonctionnement au jour le jour de la ville et à son entretien à long terme. Il faut donc que ces services existent, si invisibilisés soient-ils, et il faut, idéalement qu’ils soient remplis à moindre coût (car le service coûte toujours cher, les gains de productivité y étant, la plupart du temps, plus faibles que dans l’industrie, voire nuls dans certains cas).


C’est ici qu’est intervenue une génétique plus avancée que la nôtre. Elle permit de modifier des animaux, quantité d’animaux, afin de les utiliser comme employés de service. Des souris (des animaux situés tout en bas de l’échelle du wergeld et employés dans les fermes…essentiellement) aux crapauds en passant par les chauves-souris, les écureuils, les rats ou les opossums, de très nombreuses espèces ont été modifiées afin de servir l’homme dans les Villes vertes. Dotés par génie génétique de pouces opposables, d’une poche marsupiale (pratique) et d’assez d’intelligence pour comprendre et exécuter des missions complexes, les animaux des Villes vertes constituent le prolétariat qui leur permet de fonctionner.

Seule limite (de taille) à leur intelligence : les animaux doivent prendre à intervalles réguliers un produit chimique appelé Plangent qui leur permet de conserver leurs capacités cognitives augmentées, sinon ils redeviennent « bêtes ». C’est le Plangent qui tient les animaux à leur travail, c’est aussi le Plangent qui peut faire l’objet de trafic ou de détournements.


Assez intelligents pour travailler pour les guildes et remplir leurs fonctions, les animaux le sont aussi pour se ménager des espaces de liberté dans les interstices de la ville, dans les réseaux de circulation et de communications qui leur sont réservés.


Inconnue des humains, la « ville des animaux » est une sorte de Zone autonome temporaire (qui, ici, serait permanente, un peu comme les ZAD), contre-société clandestine dans laquelle les animaux travaillent hors des guildes, se détendent, vendent et achètent des biens de luxe (au sens économique de superflus), réalisent divers trafics plus ou moins profitables et plus ou moins rapaces.

Dans la ZAT animale, il y a toute la vie d’une ville secrète dont les humains (qui n’apparaissent à peu près pas dans le roman) ignorent tout, à laquelle s’ajoute l’activité des gangs, les actions des groupes anarchistes, la guerre éternelle entre deux armées d’écureuils, etc.

Tout un fourmillement donc, qui se produit sous les pieds des humains, dans les murs des bâtiments ou les frondaisons de la canopée solaire. Et qui n’est régulé que par deux règles : d’abord, aucun contact entre humains et animaux, aucun humain ne doit jamais connaître ni être impacté par les activités animales (ils sont invisibles), ensuite, tout animal tué doit être indemnisé à sa guilde en payant le mousgelt (la forme locale du wergeld) ce qui éteint les poursuites ou vengeances.


Dans ce monde, où la durée de vie des animaux est restée sensiblement la même que dans la nature, vit Skotch, un raton-laveur qui s’est installé comme détective privé freelance après avoir quitté la société pour laquelle il travaillait (ici les animaux gèrent les animaux, pas de DRH animale). Alors que les temps sont durs et que le Plangent est rare, Skotch est contacté par son ancien employeur qui lui confie la mission de retrouver une souris scientifique arrivée en ville après avoir fui sa ferme. Se voyant proposer d’importants honoraires pour retrouver un animal situé tout en bas de la chaîne alimentaire, Skotch comprend qu’on ne lui dit pas tout ; conviction renforcée quand il est menacé par Szerky, une tueuse professionnelle hermine envoyée par le syndicat des fermes. Commence alors pour Skotch une course-poursuite haletante à la recherche d’un fugitif dont il s’avère vite que tout le monde le veut.


Green City Wars est un vrai bonheur de world building. Dans une ambiance polar noir, Tchaikovsky y développe sa ville, avec ses infrastructures humaines et leurs contreparties animales, ses animaux augmentés, ses activités dissimulées (dont il faut admettre qu’elles puissent exister au nez et à la barbe des humains ce qui constitue ici le point principal de suspension d’incrédulité).

Neuwien est une utopie environnementale et hédoniste, construite comme il se doit sur le travail d’une classe servile qui n’a pas de droits (mais a réussi à développer une urbanicité propre – au sens de possibilité d’appropriation physique, politique ou symbolique d’un lieu urbain). Et la ville animale est riche de lieux, de groupes et de possibilités.

C’est dans ces lieux et avec ou contre ces groupes que Skotch va œuvrer à retrouver Dr Meece, ce qui offre à Tchaikovsky l’opportunité de nous les présenter tous longuement. Il le fait fort bien.


L’histoire, dans ses fondements, n’étonnera guère les lecteurs de Tchaikovsky. Il est ici dans ses thèmes de prédilection, entre révolution et contre-révolution.

S'y ajoute la question de l'après-vie, dans une sous-société alimentée en mode Soleil Vert. Et l'hypothèse envisagée d'une société peu ou prou post-scarcity.


On lit avec plaisir les tribulations d’un Skotch confronté à une ville entière sans oublier les ruraux, on se régale à observer certains des personnages secondaires (dont un bavard et attachant pigeon), et on apprécie de découvrir toujours plus de lieux et de groupes.

Néanmoins, ce plaisir a un coût. L’intrigue progresse trop lentement, tant l’auteur présente, explique, dit et redit ce qu’est le monde. J’apprécie toujours que le world building soit riche, mais j’ai eu le sentiment qu’ici il étouffait un peu l’histoire, au point de rendre par moments la lecture ennuyeuse. C’est dommage car monde et histoire sont intéressants, juste présentés dans des proportions mal dosées. 20 % de pages en moins et ce roman aurait été très bon.


Green City Wars, Adrian Tchaikovsky

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