A Violent Masterpiece - Jordan Harper


Los Angeles, aujourd’hui.

Jake est un ancien chroniqueur de la nuit people reconverti en streamer trash. Nuit après nuit, il parcourt les rues de LA dans sa voiture pour filmer les braquages, meurtres et fusillades que détecte son scanner de police. Il vit de dons en commentaires et d’abonnements pour ses produits les plus trash. Quand son ancienne boss du site Truth or Dare lui propose ce qui ressemble fortement à du stalking de personnalités en vue de chantage, il accepte. Le salaire est convaincant.

Doug est un avocat public. Il défend surtout des déshérités qu’un système bien plus fort qu’eux et une justice américaine qui est plus un match entre accusation et défense qu’une recherche de la vérité met en péril dès l’incrimination. Pour ses clients, Doug est « le couteau qu’ils amènent à la fusillade ». Il se trouve, presque par hasard, à défendre, pour une audience de libération sous caution, Eric Algar, un riche producteur accusé de pédophilie qui, étonnamment, a catégoriquement refusé l’assistance de son avocat hors de prix.

Kara est une jeune femme qui travaille pour Sub Rosa, un service de conciergerie très exclusif qui peut fournir à ses clients tout ce qu’ils désirent, quitte même à violer quelques lois. Les détails de son emploi l’écœurent souvent mais elle sait le faire et elle y est bonne. Elle avait une seule amie à LA, Phoebe, qui l’avait fait recruter par Sub Rosa. Phoebe a disparu corps et bien depuis plusieurs mois, et Kara ne s’en remet pas. Peu à peu, elle fait des liens entre cette disparition et certaines des choses – secrètes – qu’elle a l’occasion de voir.

La chute annoncée d’Eric Algar et les frasques du LA Ripper, un abominable tueur en série, finiront par placer leurs trois vies sur des trajectoires de collision. Pour le meilleur et pour le pire.


Et puis il y a Los Angeles. Ville monstrueuse, pleine de toutes ces inégalités symbolisées par le Sunset Boulevard entre tentes de homeless et immenses propriétés de Pacific Palisades, nexus du rêve pour tant de would-be famous, est, plus que New York sans doute, le lieu qui concentre, illustre, matérialise la totalité de la post-modernité (que d’aucuns préfèrent appeler hypermodernité). Hyperconsommation, hyperindividualisme, société du spectacle poussée à son extrême, tout ici est fait par, pour et à travers le spectacle au sens le plus debordien du terme. Un personnage à part entière, tant elle est présente dans les descriptions. Un personnage à deux faces : l’une, scintillante, du rêve hollywoodien qui attire les prétendants comme une flamme les papillons, l’autre, bien plus sombre, de la machine à broyer les rêves et les individus qui les portent. Une machine qui ne peut fonctionner que grâce à un niveau d’inégalités presque unique au monde, à une corruption endémique, à une police en partie hors de contrôle, à un système judiciaire engorgé qui fonctionne plus souvent à charge qu’à décharge.

Dans A Violent Masterpiece, Jordan Harper raconte en détail une ville-monde, belle et vénéneuse, mais surtout une ville-monstre et les monstres qui la contrôlent. LA c’est Gotham, le rêve en plus.


Le NY Times dit du roman : « This is THE noir novel for our times ». Le NY Times a raison. Il n’est pas si fréquent qu’un roman saisisse autant l’air du temps, le ton du temps, la chanson du temps.

A Violent Masterpiece, c’est 400 pages de phrases courtes, beaucoup nominales ou presque, qui racontent la frénésie de LA sur le ton frénétique qui s’impose pour le faire.

A Violent Masterpiece, c’est une description exhaustive ou presque du monde de l’ultra-luxe dans lequel vit une partie très limitée de la population de LA. Un monde dans lequel rien n’est impossible si on est prêt à y mettre le prix : « There are no rules. Only prices. ». Un monde rendu possible par la fortune, qui est bien plus que la richesse « On his own, Ronnie is rich – but not wealthy. ». Un monde dans lequel un mariage privatise la mairie de LA pour une cérémonie officiée par la sénatrice de l’État (penser au mariage de Jeff Bezos à Venise !). Un monde dans lequel la sécurité est assurée par des sociétés qui sont autant de milices privées.

A Violent Masterpiece, c’est aussi le monde de l’apparence tel qu’il se donne à voir chaque jour. Influencers, streamers, participants de télé-réalité, tout un monde de production de signes dépourvus de sens – « How should I know what happened ? Everybody likes the girlfriend story, so it’s the story we’re running. » – à l’attention d’un public qui veut consommer du signe et parfois rêve d’en être.

Un monde en direct live, sans jamais aucune interruption, bien loin des studios traditionnels et des starlettes d’Hollywood Babylone.

Un monde déréalisé, vécu à travers des écrans comme le font les abonnés de Jake – inoffensif pour ces spectateurs/voyeurs mais pas pour ceux qui le subissent (Le réel c’est quand on se cogne, J. Lacan).

Un monde médiatisé par une technique omniprésente, entre localisation GPS, commentaires de livestream, mails menaçants ou publicitaires, qui s’interpose et fait écran entre les humains : « Don’t tell me. Tell the app. ».

Un monde de producteurs, d’avocats, de cabinets de relations publiques et de gestion de crise ; une cour de professionnels surpayés et surdiplômés qui s’assurent que les rois de fait sortent toujours immaculés de tous leurs problèmes.

Un monde de drogues aussi, de sexe, d’excès en tout genre, pour tenir le choc quand on est en bas ou pour contrer la mithridatisation quand on est en haut. Un état second permanent qui autorise tout en abolissant le peu de contrôle que les normes sociales ou les institutions font encore semblant d’exercer.


Ce que raconte le roman, à travers une histoire policière atroce et des personnages que leurs contradictions, leurs compromissions récurrentes et leurs sursauts de dignité rendent très attachants, c’est le monde et les privilèges non des riches mais des fortunés, non des puissants mais des omnipotents. Si les premiers sont les obligés des seconds, on peut imaginer ce qu’il en est du reste des mortels. Au mieux, génériques et interchangeables, au pire, gênants et à écarter – « He just left her there on the floor. Like a cigarette butt. ».


A Violent Masterpiece décrit un système qui tient par interconnaissances et esprit de clan. On aide les siens, on aide (jusqu’à un certain point seulement) ses obligés, on sert ses sponsors et on ne s’attaque pas à plus gros qu’on ne puisse avaler (dans un écosystème où certains sont incroyablement gros). C’est l’impunité présumée, des privilégiés comme de la police, qui leur permet d’agir, dans un monde qui (voir deux lignes au-dessus) ne les détrompe jamais. Jusqu’à ce que, peut-être, trois êtres en quête de rédemption…


A la lecture de A Violent Masterpiece (sacré titre !), j’ai ressenti le choc de ma première lecture du Neuromancien de Gibson. L’impression qu’un auteur avait réussi à capter l’intégralité de l’air du temps et à la restituer en mots dans toute sa violente étrangeté. Même si Neuromancien est bien plus calme que ce dernier roman de Jordan Harper, autres temps – autres mœurs. « She finds a cold little can of energy drink, gulps it with the fridge door open. It tastes like nothing else on this planet—like chemicals and advertising. », du pur Gibson.

J’ai pensé aussi, et pour la même raison, au Tous à Zanzibar de Brunner.

J’ai pensé, bien sûr, à LA Confidential, un film magnifique qui raconte peu ou prou les mêmes frasques dans un espace-temps différent (quantité de scènes ou de lieux l’évoquent, sûrement volontairement). Et plus largement à Ellroy.

Trois œuvres de mon panthéon personnel.


Voilà, lecteur, c’est fort, c’est dur, c’est brillant. Peut-être le meilleur roman que j'ai lu cette année.

Et n’oublie pas, lecteur (à qui je m’adresse comme Jake le fait à ses spectateurs) : « Los Angeles is America ». Et là, il faut que j’aille reprendre une activité normale.


A Violent Masterpiece, Jordan Harper

Commentaires