And Side by Side They Wander - Tanzer Molly


Imaginez qu’au milieu du XXIe siècle, la Terre ait été à deux doigts de devenir invivable pour l’humanité (ce n’est pas trop difficile à imaginer).

Imaginez que les Celerians, une espèce extraterrestre supérieurement avancée, nous aient alors contactés et fait le genre de proposition qu’on ne peut pas refuser : nos plus précieuses œuvres d’art contre une aide pour passer ce mauvais cap. Nos chefs-d’œuvre seront exposés dans un musée spatial loin de la Terre où ils seront préservés le temps que la planète se refasse une santé en utilisant les technologies offertes par les Celerians – compter deux ou trois siècles avant que les critères de restitution soient réunis. Les aliens offrent même de nous fournir des copies impossibles à distinguer des originaux, en plusieurs exemplaires même, de sorte que chaque musée du monde aura sa Joconde ou sa Victoire de Samothrace. C’est du gagnant/gagnant. L’humanité accepte donc. De toute façon, ce n’était pas comme si elle avait vraiment le choix étant donné la situation de son écosystème.

Imaginez que trois siècles après ce deal, les humains demandent aux Celerians de leur rendre leurs chefs-d’œuvre. Et qu’ils refusent. Ca justifierait une expédition discrète pour aller récupérer les œuvres soustraites. Non ? C’est en tout cas ce que semble penser un petit groupe de monte-en-l’air en route pour aller récupérer ce qui appartient à l’humanité.

Mais les choses sont loin d’être ce qu’elles semblent être. Et il faudra écouter la narratrice de cette histoire pour savoir comment les choses ont finalement tourné, car, clairement, Tarquin Lennox, Tchik-tchik, Arakachi Misora, Jack Kirby, et Fennel Tycho ne sont pas les Ocean’s Eleven.


And Side by Side They Wander est une novella SF de Molly Tanzer. C’est une histoire de braquage spatial mais c’est aussi bien plus que ça.

Si le braquage a vraiment lieu (et qu’il ne se passe pas comme prévu), il est loin d’être le cœur du propos de l’autrice. Dans un récit qui entremêle l’histoire de la Terre, du premier contact jusqu’au départ du vaisseau, et le déroulement de la mission elle-même, la narratrice, Fennel Tycho, explique comment une partie du continent américain a été rendue inhabitable par une « erreur » de manipulation génétique. Elle raconte aussi comment on retrouva, dans cette région partiellement condamnée, un androïde porteur de la plus puissante intelligence artificielle non modifiée par les Celerians et affirme qu’aujourd’hui l’éléphantesque multinationale Lennox Enterprises, à l’origine de « l’erreur », est aussi celle qui financerait l’expédition de recouvrement. Mais est-ce vraiment le cas ? Et sinon, quel est le but de cette équipée ?


Tout ceci, c’est l’intrigue.

Mais la novella s’interroge aussi, par la bouche de sa narratrice, sur la nature de l’art, sur l’unicité des œuvres, sur le rapport qui s’instaure entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur. Dans le sillage de Walter Benjamin et de son L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Tanzer cherche à saisir ce qu’il y a de particulier, d’unique, de magique dans une œuvre d’art originale, qu’aucune copie, si parfaite soit-elle, ne saurait égaler. Cette « aura » dont parle Benjamin rejoint ici, sans s’y confondre tout à fait, ce Je-ne-sais-quoi qui, pour Jankélévitch, est perceptible sans être explicable et qui, dans le cas d’une œuvre d’art, résulterait de son unicité et de l’historicité qui l’accompagne.

Tanzer, tout à ses questionnements artistiques, interroge aussi le statut des œuvres et le caractère politique, jamais neutre, de toute muséographie. Sans oublier, bien sûr, de métaphoriser la question des œuvres soustraites – volées – par des civilisations à d’autres civilisations, et de leur restitution, toujours problématique quand celui qui a volé l’œuvre se met à considérer qu’elle sera éternellement plus en sécurité chez lui. Question de domination technique qui engendre une domination politique qui devient, évidemment, symbolique.

Enfin, dans un registre bien différent, la novella se demande, en réinterprétant l’Orphée et Eurydice de Frederic Leighton, ce qu’est l’amour, et surtout ce qu’est l’amour non partagé. Être aimé, est-ce être regardé ? Même si ce regard est source de désastre ? Ces yeux qui ne regardent pas la même chose font de la narratrice un personnage tragique.


Tout ceci, Tanzer le raconte dans un texte rythmé et enlevé, souvent drôle, toujours dynamique. Elle place son récit dans un background qu’on ne fait que deviner mais assez précis dans ce qu’il révèle pour être intéressant et pertinent. Le tout constitue une lecture agréable qui, de plus, donne à réfléchir. Et quelle fin !

A lire.


And Side by Side They Wander, Molly Tanzer

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