D’autres chants est un roman écrit en 2003 par Jacek Dukaj (l’auteur du très original Old Axolotl). Le moins qu’on puisse dire de ce roman lauréat du Janusz A. Zajdel Award en 2003 est qu’il brille aussi par son originalité. Qu’on en juge !
Douze siècles après la chute de Rome, le monde est une sorte de mélange entre Renaissance en approche, Antiquité tardive, Royaumes des 1001 nuits et Terra incognita peuplée de monstres. Si ce n’était que ça, l’auteur livrerait déjà un background uchronique parfaitement dépaysant. Mais Dukaj ne s’arrête pas là.
Son monde n’est pas gouverné par les lois de la physique telles que nous les connaissons, mais par les principes de la métaphysique aristotélicienne. Les corps y sont constitués des éléments classiques, tandis que toute chose sensible résulte de l’organisation de la Matière par la Forme. La Matière constitue le substrat potentiel d’un être ; la Forme organise cette Matière et fait qu’une chose est précisément ce qu’elle est. Ainsi, une statue est faite de bronze, mais c’est sa Forme qui en fait une statue plutôt qu’une simple masse métallique. De même, un chêne est composé d’éléments matériels organisés selon la Forme propre du chêne ; ces mêmes éléments auraient pu recevoir une autre détermination. Toute chose tend ainsi vers l’accomplissement de sa nature : son entéléchie.
Ces principes ne s’appliquent pas qu’à la matière non consciente. Dukaj étend le concept de Forme aux moments, aux situations, aux personnes. Et surtout, il pose comme principe organisateur de son monde que la volonté humaine peut modifier la Forme du monde (nature, êtres vivants, humains, situations, états d’esprit).
Les plus puissants des humains (les kratistos ou kratista) exsudent une aura (anthos) capable de modifier la réalité autour d’eux, d’autant plus loin et profondément qu’ils sont puissants. De fait, le monde de D’autres chants est « divisé » entre un certain nombre de kratistos qui morphent leur environnement, parfois sur des centaines de milles, et cohabitent dans la paix armée qui a succédé à la Guerre des kratistos. Les kratistos ne peuvent pas entrer directement en contact, car leurs anthos respectifs interféreraient, ils ne communiquent que par intermédiaires quand ils doivent le faire.
Passer d’un anthos à un autre signifie pour les mortels se transformer progressivement, autant que la nouvelle aura le nécessite, une transformation tant physique que mentale.
Dans ce monde rieur vit Hieronim Berbelek. Il fut un très grand stratège avant d’être vaincu par le Nécromant, un kratistos très puissant qui gouverne depuis des siècles toutes les terres slaves. Épargné mais transformé par le Nécromant en un piètre marchand, Berbelek se voit offrir la possibilité d’une vengeance. Elle le conduira à travers le monde, d’Alexandrie aux Terres africaines déformées, d’une cité volante au Royaume de la Lune, et sera peut-être l’occasion de retrouver la Forme qui correspond vraiment à sa nature.
Même s’il est d’un abord difficile, D’autres chants est un roman foisonnant et intelligent, ce qui n’est déjà pas si mal.
Poussant à bout la métaphysique aristotélicienne comme dans un crash test, Dukaj y développe un univers dont l’humain est le moteur. C’est un univers qui rappelle beaucoup celui de Yoon Ha Lee, dans lequel aussi la volonté humaine changeait la Forme de la réalité. Tout est sans cesse changeant au point d’être friable. Le réel est sans cesse tiré à hue et à dia. Personnages, sociétés et lecteur avancent sur des sables mouvants, forcés de rester toujours en alerte car ce qui est vrai hic et nunc ne le restera pas longtemps.
Cette fluidité du monde semble néanmoins avoir une direction. J’ai lu certains passages qui font furieusement penser à Hegel écrivant : « J’ai vu l’Empereur – cette âme du monde – sortir de la ville en reconnaissance. C’est en effet une sensation merveilleuse de voir un tel individu, qui, concentré ici en un seul point, à cheval, s’étend sur le monde et le maîtrise. ».
C’est en définitive à des luttes d’egos qui résonnent sur le monde que nous convie l’auteur, même s’il signale, dans une approche que j’ai trouvée finement politique, a fortiori venant d’un auteur de l’Est, que la Forme des sociétés et des gouvernements résulte aussi de la disposition collective des peuples, et qu’il y a donc des allers-retours entre la volonté d’un seul et la potentialité des multitudes.
Du point de vue du récit, D’autres chants est une grande et forte histoire de vengeance, de complot, de stratégie à long terme et d’exploration. On est ici entre les 1001 nuits et Le Comte de Monte-Cristo, l’action en moins (souvent en off) et les développements métaphysiques en plus. On y croise des lieux magiques, des créatures extraordinairement étranges et terrifiantes, des tueurs impitoyables, des espions retors et des diplomates roués.
Le tout dans une langue volontairement hellénisée pour correspondre au topos imaginaire créé par l’auteur.
Tout ceci est donc bel et bon à une limite près. Le roman est au moins un tiers trop long. A toi de voir, lecteur, si ça te rebute ou pas.
D’autres chants, Jacek Dukaj

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