Hérétique - Morrison - Adlard


1906. Interrogé sur les livres qui l’ont le plus influencé, Sigmund Freud citait La filiation de l’homme de Charles Darwin et De praestigiis daemonum du médecin hollandais Jean Wier. Ecrit en réponse au Malleus Maleficarum (le traité, utilisé par les dominicains de l’Inquisition, qui codifiait la chasse aux sorcières), De praestigiis daemonum affirme que les faits de « sorcellerie » sont le résultat d’un « dérèglement des humeurs » bien plus souvent qu’ils ne résultent d’un commerce avec le démon (dont Wier ne nie pas l’existence), qu’il y a donc bien trop de « faux positifs » sur les bûchers de l’Inquisition.

Hérétique, album one-shot de Morrison et Adlard, raconte la jeunesse de Jean Wier, dans le cadre d’une enquête qu’il mena auprès de son maître, le brillant et sulfureux Cornelius Agrippa.


Anvers, 1529. Le très jeune Jean Wier (on grandissait vite à l’époque) arrive en ville pour commencer un apprentissage sous la tutelle de Cornelius Agrippa.

Presque immédiatement, il est impliqué, avec le maître, dans une enquête auquel Agrippa est forcé de prêter son concours par le redoutable Inquisiteur Bernard Eymerich (clin d’œil au Nicolas Eymeric qui rédigea Directorium Inquisitorum vers 1358). Une série de morts étranges endeuille en effet la ville d’Anvers, au point que l’Inquisition y a établi ses quartiers en y amenant ses très contestables méthodes.

Menacé d’être tenu pour responsable des agissements « démoniaques » qui terrorisent la ville, Agrippa doit donc lever le voile sur le mystère en cours. Il s’adjoint, dans sa recherche, l’aide du jeune Wier (et aussi celle de sa propre fille). On le verra, l’explication des troubles est plus prosaïque qu’il n’y paraît.


Comparé ici ou là au Nom de la Rose, Hérétique peut y faire penser, autant par son duo maître/disciple (même le ton, celui d’une remémoration ex-post, est similaire) que par l’opposition qui y présentée entre pensée rationnelle et croyances religieuses.

On est néanmoins très loin du compte. En effet, même si Hérétique est l’occasion pour son scénariste de décrire les méfaits d’une Inquisition omnipotente à l’époque, même s’il en profite aussi pour faire certains parallèles avec notre monde, la réflexion et l’érudition de Morrison sont à mille lieues de celles d’Umberto Eco.


Alors oui, Morrison raconte des réalités historiques :

  • l’ignorance qui cherche des explications surnaturelles à des événements naturels,
  • la joie mauvaise de la foule qui vient au spectacle quand on conduit des malheureux au bûcher,
  • l’exploitation des femmes capturées et vendues dans des bordels,
  • l’antisémitisme endémique, initié par l’Église, qui permettait de surcroît de se débarrasser de créanciers gênants ou de s’approprier les biens de familles juives parfois (mais pas toujours, loin de là) riches,
  • l’Inquisition comme repaire de fanatiques dotés de pouvoirs exorbitants du droit commun, entre aveu par la torture et extension de l’opprobre à toute personne qui voudrait ne serait-ce que défendre un accusé à tort.


Oui aussi, Morrison rend un hommage sans doute mérité à Cornelius Agrippa. Erudit, homme de raison et de science, proto-féministe (ce qui suffit à lui valoir l’intérêt de notre époque), Agrippa fut un chercheur en quête de vérité que sa quête fit parfois errer en étonnant terrain (vers l’alchimie et l’ésotérisme notamment).


Cela suffit-il à rendre indispensable un album dont les préoccupations et le style sont absolument trop contemporains ? Je ne le crois pas. Déroulant une enquête guère complexe et voulant trop tirer des parallèles entre présent et passé, Morrison se perd dans des correspondances factices au sein d’une histoire guère passionnante. Il n’est même pas sauvé par un dessin joli mais pas toujours clair et, de plus, grevé de quelques anachronismes.

On est bien loin d’Eco, autant que du Sherlock Holmes qu’invoque aussi la 4e de couv.


Hérétique, Morrison, Adlard

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