On le sait (et si on l’ignorait on vient de l’apprendre), je ne lis pas de YA, je n’aime pas ce genre que je trouve trop souvent simple et caricatural. Et c’est encore pire depuis que la sainte trilogie Grief, Identity, Relief y est devenue récurrente.
Mais Baron Cimetière est écrit par Morgane Caussarieu, une autrice qui est tout sauf mièvre et dont le style est toujours un plaisir. Et j’adore le Baron Samedi. Alors, je me suis laissé tenter. Tel le Kaa du Livre de la Jungle, Caussarieu sait convaincre.
Aujourd’hui, la Nouvelle-Orléans. Mika est un adolescent parisien de presque dix-sept ans arrivé là grâce à un billet d’avion opportunément envoyé par une vieille grand-tante qu’il ne connaissait pas. Opportunément, dis-je, car Mika avait besoin de quitter la France au plus vite après y avoir fait ce qu’on comprend être une grosse connerie.
Le jeune homme qu’on découvre est tourmenté par une enfance compliquée, une relation amoureuse qui a tourné, semble-t-il, en eau de boudin, et les conséquences possibles de l’acte qu’il a (aurait) commis avant un départ qui ressemble fortement à une fuite. C’est ce qu’on comprend de lui dans les premières pages du roman.
A la Nouvelle-Orléans, Mika sera confronté aux étrangetés d’une ville au passé chargé, où les touristes en recherche de plaisirs faciles et d’émotions fortes côtoient des locaux qui les utilisent autant qu’ils les méprisent.
Sa grand-tante, très malade, vit dans une plantation défraîchie en compagnie d’une vieille femme noire qui l’a servi (avec salaire) toute sa vie. La fille de cette femme, Ghilane, est jeune, belle, forte, décidée. Tu imagines bien, lecteur, qu’il va se passer quelque chose entre Ghilane et Mika. Mais, rassure-toi, ce n’est pas dans un texte de romance que tu es entré, c’est Morgane Caussarieu qui tient la plume.
Baron Cimetière est un roman fantastique de très bonne facture. Même si l’autrice respecte certaines contraintes du style YA (avec une histoire un peu plus simple, courte et manichéenne qu’elle n’aurait sans doute été en Adulte), tout son art y est, intact et incandescent.
D’abord c’est très bien écrit, dans une langue riche qui tourne le dos à la recherche de simplicité lexicale.
Ensuite et surtout, Baron Cimetière raconte une histoire dure qui n’est pas pour les âmes sensibles (d’où l’avertissement sur la couverture). Familles TRES dysfonctionnelles, drogues et autres substances toxiques, maltraitances variées, racisme congénital, morts violentes et graphiques, malédictions, sexe, malédiction sexuelle (sinon ce n’est pas drôle), souvenir de l’esclavage, souvenir des atrocités de Delphine LaLaurie, etc. YA oblige, on n’est pas chez Poppy Z. Brite, mais on n’en est vraiment pas loin.
Enfin, c’est la Nouvelle-Orléans qui respire ou suffoque dans ces pages. Musique, fête, troquets mal famés et gombos en ragoût, épices mais aussi vaudou (sinon, où serait le fantastique ?). Un vaudou qui est au cœur du récit et que l’autrice met en mots d’une façon qui rend pleinement justice à son étrangeté radicale (et c’est un domaine que je connais bien, faudra que je te parle un jour, lecteur, de l’arrêt Vaudou – pour les curieux, sa ref. est Cour de cassation, criminelle, Chambre criminelle, 5 novembre 2019, 18-84.554).
Dur comme la ville et son histoire, le récit l’est. Il n’y a pas d’échappatoire ici, pas de sauvetage in extremis, ce qui doit mal tourner tournera mal (Cf. point supra). Grief peut-être, mais Identity et Relief, sûrement pas.
Caussarieu, avec ce Baron Cimetière, continue à tisser une œuvre qui met en scène les grands mythes fantastiques dans des approches contemporaines résolument queer. Bravo à elle, ce n’est pas la première fois que j’attaque un de ses romans avec circonspection et je finis toujours convaincu (Pour preuve, voici comment j’ouvrais ma critique de Dans les veines, il y a plus de dix ans : « J’ai donc approché ce roman avec des pincettes. Dès qu’il s’agit de vampires, de gothiques, et de punks, je me méfie de mes emportements, et je me méfie encore plus de ceux d’écrivains, nombreux, dont le talent est loin d’égaler la motivation à décrire le monde de la nuit, si difficile à montrer dans son décorum et sa violence sans le caricaturer ou le dénaturer.. »).
C’est sans doute ça le talent : convaincre les incrédules.
Baron Cimetière, Morgane Caussarieu

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