Il y a des romans presque impossibles à résumer, 2333 est de ceux-là.
Il y a des romans dont on se dit au début qu’on n’arrivera pas à les terminer, 2333 est de ceux-là.
Il y a des romans qui finissent par embarquer leur lecteur dans un vortex et l’emmènent bien plus loin qu’il n’aurait cru aller, 2333 est de ceux-là.
2333 est le deuxième roman de l’écrivain américain d’origine coréenne Ed Park, le premier traduit en français, par Stéphane Vanderhaeghe chez Actes Sud.
C’est un pavé de 600 pages globalement inrésumable, disais-je. Je fais une chose rare sur ce blog : fournir le résumé éditeur. Puis je commenterai.
En 1919, des patriotes coréens dispersés à travers le monde établissent le Gouvernement provisoire de Corée pour protester contre la colonisation japonaise. Essentiellement symbolique, ce gouvernement en exil est officiellement dissous après la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale. Une guerre civile éclate, entraînant la tragique division entre le Nord et le Sud qui perdure encore de nos jours.
Près d’un siècle plus tard, Soon Sheen, écrivain employé d’une multinationale technologique à New York, découvre un mystérieux manuscrit relatant une étrange histoire : et si le GPC existait toujours, œuvrant inlassablement à la réunification de la Corée et tirant secrètement les ficelles de l’histoire contemporaine ?
À travers trois récits parallèles – celui de Soon Sheen, celui du mystérieux manuscrit, et celui d’un vétéran de la guerre de Corée auteur de SF –, Ed Park signe une véritable master class littéraire où se mêlent histoire, fiction et culture pop. Fresque paranoïaque et ludique à la croisée du roman d’espionnage, de la satire technologique et de la science-fiction, 2333 a été finaliste du Pulitzer en 2024 et a remporté le Los Angeles Times Book Prize.
Le Gouvernement provisoire de Corée fut formé en 1919 pour lutter contre l’occupation japonaise après la mort de l’ancien roi Kojong. Il donna son premier président à la Corée du Sud, Syngman Rhee. Il disparut essentiellement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, même s’il continue d’être, un peu, célébré.
Ceci, c’est ce que croit le commun. Mais 2333 démontre qu’il n’en est rien !
Dans son roman tourbillon, Ed Park tisse trois fils en parallèle. Au fil de ces trois récits, le lecteur pénètre, sans doute plus profondément qu’il ne l’a jamais fait, dans l’histoire de la Corée. Il le fait à travers le prisme d’une histoire secrète qu’Ed Park dévoile pour lui sur un peu plus de 600 pages.
Le mystère commence avec 2333, le titre du roman que lit le lecteur et le titre du cycle écrit dans le roman par un vétéran, auteur de SF. Il sera impossible, au fil des versions présentées, de savoir quelle est l’origine véritable de ce titre.
Mystère, opacité. Rien d’étonnant. Car qu’est-ce que l’histoire ? C’est la question que pose explicitement, dès son début, le texte – puis qu’il repose à la fin. Qu’est-ce que l’histoire sinon un mélange de faits et de fiction qu’il devient peu à peu impossible de démêler ?
Mélanger faits et fiction, les embrouiller assez pour qu’ils deviennent inextricables, c’est ce à quoi s’attelle Ed Park dans 2333. Il le fait avec brio, qu’on en juge !
Entrelaçant trois histoires qui peu à peu résonnent l’une dans l’autre sans jamais être purgées de leurs solutions de continuité, multipliant les personnages et leurs pseudos, puisant ses références tant dans la pop culture que dans l’encyclopédie, Park raconte toute une histoire (et pas l’Histoire) de la Corée, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Mais aussi une histoire du monde, du moins en ce qui concerne les rapports de celui-ci avec le petit royaume asiatique sous domination japonaise.
Trop asiatique pour un monde en voie d’hégémonisation occidentale, trop coréenne dans une Asie qui méprise ce peuple, trop petite dans le voisinage de deux voire trois géants, la Corée ne pouvait qu’aller d’une gouvernance imparfaite à une cruelle colonisation, que passer de la Guerre mondiale à une guerre civile suivie d’une partition, dès la fin provisoire d'une guerre de Corée qui ne s’est jamais vraiment terminée – comme ne s’est jamais vraiment terminée la saison 1998-1999 de la NHL (tu te demandes où est le rapport, lecteur ; crois-moi, il y en a un).
L’histoire de la Corée est racontée à travers celle d’un GPC qui aurait survécu, clandestinement, et s’étendrait sans limite jusqu’à comprendre des membres qui n’auraient jamais supposé en être – on y croise donc tous les personnages historiques de l’histoire coréenne récente mais aussi quantité d’autres parmi lesquels Ronald Reagan, Marilyn Monroe, Harold Lloyd, en passant par le révérend Moon ou Jésus-Christ lui-même.
Cette histoire est racontée à travers les pages fragmentaires d’un roman intitulé « Même lit, rêves différents » qui aurait été écrit par le mystérieux Echo.
Cette histoire est celle d’une Corée, mal gouvernée, colonisée, abusée, occupée et finalement divisée après une guerre civile qui fit trois millions de morts au bas mot. Une Corée que l’Occident – les USA notamment – promettait toujours d’aider mais n’aidait jamais. Une Corée qui n’avait pas l’heur de plaire aux étrangers comme leur plaisaient l’esthétique Japon ou l’immense Chine. Une Corée qui finit dans un entre-deux de Schrödinger, en guerre et en paix, au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest.
A travers elle, Park raconte aussi celle des Coréens, de Corée et d’Amérique. Assez asiatiques pour subir l’occidental racisme anti-asiatique (qui commence par les déviations onomastiques) mais assez coréens pour subir en plus le mépris des autres Asiatiques. Assez coréens pour être comparés aussi, toujours négativement, aux autres asiatiques, par le monde entier et parfois même par leurs propres dirigeants. Assez coréens pour changer de nom parfois, comme la Corée se vit elle aussi affublée de divers patronymes dont le plus ironique est le japonais Chosen.
Cette histoire est celle encore de tous ceux qui eurent à faire avec la grande histoire et qui ne le savaient même pas. Combattants de la guerre de Corée, libraires, éditeurs, familles, parents, amis. Des vies placées sur leur trajectoire par les événements de Corée et ne peuvent facilement s’en extraire.
2333 parle bien sûr d’identité. D’identité nationale et personnelle, d’identités cachées derrière des pseudonymes, d’identité qui s’estompe derrière l’assimilation mais qui persiste encore et toujours en dépit de tous les changements. D’identité que chacun doit inventer pour lui-même quand bien même il partage des origines ethniques communes avec d’autres. D’identité imaginaire même, avec ce Taro Tsujimoto qui revient à intervalles réguliers dans le roman et n’a jamais existé si ce n’est dans l’imagination d’un patron d’équipe.
Et, passant de l’identité des hommes à celle de la réalité, on y aborde la question de l’histoire, de son écriture et de son rapport avec la fiction. Rien d’étonnant si Kurt Vonnegut et Philip K Dick sont convoqués dans ces pages. Simultanéité temporelle chez l’un, brouillage du réel chez l’autre, ces deux éléments imprègnent toutes les pages de 2333. Ils conduisent le lecteur à ne plus se soucier outre mesure de ce qui est vrai et faux, à ne plus chercher à retenir tous les détails d’une histoire constituée d’une multitude de fragments, à se contenter d’être emporté par le flux du récit au sein d’une histoire qui pourrait être aussi valide que celle que leur narre Wikipedia.
Quand on se réveille d’un rêve, on se rappelle parfois qu’il se passait en tel lieu mais pas quand, qu’il y avait telle personne mais pas ce qu’elle faisait, qu’il s’y produisait quelque chose dont les détails, si on essaient de les saisir, s’avèrent un peu flous. On se souvient juste que c’était important et qu’on veut le transmettre mais ce qu’on parvient à raconter alentour est fragmentaire et imprécis. Trop de détails s’entrechoquent. C’est le sentiment que laissent les cinq rêves qui constituent « Même lit, rêves différents », c’est aussi le sentiment que laisse 2333 et conduit à cette chronique fragmentaire. C’était important et j’en ai transmis ce que je pouvais.
Shakespeare lui-même disait : « La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… ». Ed Park ne dit pas autre chose. Et il le fait très bien.
2333, Ed Park

Commentaires