Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Your Utopia - Bora Chung


Il y a trois ans, l’autrice et traductrice sud-coréenne Bora Chung sortait Cursed Bunny, un recueil imparfait mais néanmoins très original et agréable. C’était weird, c’était dur, c’était – c’est appréciable – dégagé des obsessions et des pusillanimités devenues trop courantes dans l’Imaginaire. Aujourd’hui arrive Your Utopia, son nouveau recueil, encore une fois traduit par Anton Hur (dont le récent roman m’a laissé de marbre).

Orienté SF, contrairement au précédent, le livre en reprend certains des thèmes récurrents en y ajoutant celui de la déshumanisation du monde sous l’effet d’une technique qui, posée comme évidente et hégémonique, devient une idéologie, comme le montrait Habermas, et nous coupe, notamment, de la nature. On y trouve aussi le thème  du contrôle, rendu possible précisément par la technologie, et celui de l’émergence « d’intelligences » autres, permises là aussi par la technologie. Le monde de Your Utopia est un monde dans lequel l’humain cohabite avec l’autre qu’il a créé, dans lequel il cohabite, coupé de la nature, avec ses rejetons mutants, dans lequel il n’est en relation qu’avec des artefacts qui sont des extensions de lui-même avant d’en devenir peut-être les remplaçants, dont il a même parfois disparu. Un monde de moins en moins humain au sens strict du terme, et qui, d’une certaine façon, est déjà passé à l’après.


Rentrons plus précisément dans les textes :

Il y a, disons-le sans attendre, un véritable petit bijou : A Song for Sleep.
Dans lequel un ascenseur IA est la dernière personne à s’intéresser vraiment à une vieille femme isolée. On peut penser à du Ken Liu médié par la technologie. C’est émouvant et fin.

The Center for Immortality Research rappelle l’horreur bureaucratique du cycle de La Laverie de Stross vue côté secteur privé cette fois. Drôle du fait même de son absurdité corporate, l’histoire connaît un twist qui amène à relire tout ce qui l’a précédé en réalisant que cette révélation redéfinit de manière glaçante le concept d’aliénation.

The End of the Voyage est un récit de pandémie qui vire SF puis space horror. Inquiétant et rythmé, il connaît aussi un twist final qui, celui-ci, n’apporte objectivement pas grand-chose. L’homme est un loup pour l’homme, c’est ce qu’il ressort de cette histoire qui fait penser à certaines de James Tiptree Jr.

A Very Ordinary Marriage est du surveillance-horror (osons le néologisme!). Ce mariage et cette vie de couple, qui n’ont rien d’ordinaire justement, feraient un parfait épisode de Twilight Zone.

Maria, Gratia Plena. Fait un peu penser à Gnomon de Nick Harkaway. Coma, lecture de l’inconscient, surveillance policière, métaphorisation du monde. Et là aussi, comme dans A Song for Sleep, la compassion d’un opérateur est la seule qui reste.

Your Utopia, où, humains partis, ne restent que les machines sentientes. Déjà fait et beaucoup mieux par Rich Larson dans la nouvelle Circuits (La Fabrique des lendemains).

Seed. Mutations extrêmes et commensalisme vs. appropriation, standardisation et commodification du monde. Face aux cadres tous identiques (contreparties de consommateurs tous identiques) qui manient le droit comme une arme, face aux gènes de stérilité et et aux droits d’usage de l’eau, la vitalité de la nature et de ceux qui ont accepté de muter pour la retrouver et se fondre en elle. In fine, comme l’affirmait Georges R. Stewart, Earth Abides.

To Meet Her est une histoire très drôle dont le ton rappelle fortement celui de The Center for Immortality Research. Une très vieille dame est victime d’un attentat. Trois ans d’épreuves et d’efforts plus tard, elle rencontrera enfin l’idole politique dont une explosion l’avait privée. Mais, dans un monde qui affirme la tolérance, le contact humain passe par la technologie, pour raisons de sécurité.


Si les thèmes ne sont pas très originaux, Chung en tire des textes agréables à lire. Le style est satisfaisant sans être stupéfiant, et surtout il y a dans le recueil Your Utopia beaucoup d’humour. Chung écrit très souvent long et drôle. La drôlerie pince sans rire et l’outrance volontaire de certaines situations sont les grandes forces de la plupart des textes rassemblés ici. Qualité ou faiblesse, à toi de dire, lecteur ! J’ai globalement bien aimé.
Et, indispensable, lire A Song for Sleep !

Your Utopia, Bora Chung

Commentaires

Roffi a dit…
C’est l’édition en anglais ? Merci
Gromovar a dit…
Traduite en anglais, oui.
Roffi a dit…
Lu ”A song for sleep ”en français.
C’est en effet très touchant. Bien triste. Cet ascenseur qui éprouve de l’empathie pour cette personne âgée malade,dont personne ne se soucie vraiment.
Est ce que les machines peuvent éprouver des sentiments.
Ça pose aussi la question sur les données qu’on donne,et leur stockage.
Merci encore.