Once Upon a Time at the End of the World t 2 - Aaron - Tefenkgi

J'avais vraiment - et un peu étonnamment - aimé le tome 1 de Once Upon a Time at the End of the World . Ce tome 2, intitulé The Rise and Fall of Golgonooza , commence comme un mix incestueux entre Portlandia et Disneyland avant de virer à l'horreur peu expliquée si ce n'est par la nécessité de faire avancer le récit. Plus précisément on voit dans cette deuxième partie que l'amour ne dure pas toujours, que la beauté est dans les yeux de celui qui regarde, et blablabla. Pour les lecteurs échaudés qui ont envie de lire sur l'amour triste, je conseille de s'épargner cet album et de se contenter de lire les deux pépites de sagesse ci-dessous, plus rapides et bien plus utiles : "Our love will last forever, until the day it dies" Virgin Prunes Et, "I chose an eternity of this Like falling angels The world disappeared Laughing into the fire Is it always like this? Flesh and blood and the first kiss The first colors, the first kiss We writhed under a red

Viande - Martin Harnicek


Pb82 est la collection plombante de l’éditeur Monts Métallifères, une collection « dense, sombre, toxique » comme le métal dont elle emprunte le nom, une collection qui nage « contre l’hégémonie du feel good » et cherche dans « l’inconfort qui nous questionne » les « vertus émancipatrices du feel bad ».


Martin Harnicek est tchèque. Il est né en 1952, l’année des procès de Prague, dans un pays alors gouverné par un régime autoritaire d'inspiration marxiste-léniniste dirigé par le Parti communiste tchécoslovaque. Dissident, signataire de la Charte 77, Harnicek est harcelé par le régime jusqu’au point où il s’exile en Allemagne. Il avait auparavant publié, chez un éditeur de Toronto, un court roman maintenant disponible en français dans une traduction de Benoît Meunier, Viande.


Viande (Maso en VO) est un court texte de 133 pages. Le livre, réalisé par les Monts Métallifères, est tout rouge. Rouge la couverture, rouges les tranches, comme le monde sanguinolent dans lequel s’agite le narrateur anonyme du roman.


Lieu et temps indéterminés. Le narrateur de Viande vit dans une métropole qui n’a pas de nom. Parmi les structures de cette ville, seules les halles sont singularisées dans le récit ; on comprend vite pourquoi.

Dans le monde de Viande, on est sans cesse affamé et on ne mange que de la viande. De la viande humaine, car il n’y en a pas d’autre. On peut se la procurer aux halles.

Les halles sont divisées en trois sections : la première classe (viande fraîche, de qualité, chère), la deuxième classe (viande moins fraîche, ou issue de charognes – mort naturelle au lieu d’abattage –, moins chère) et enfin la troisième classe (en voie de putréfaction, dégueulasse, bon marché). Les trois sections sont toutes accessibles librement à tous les clients.

Dans les halles se croisent, 24 heures sur 24, quatre populations vivantes autour d’une cinquième, qui n’est là que pour son dernier voyage : les clients viennent échanger leurs tickets (de rationnement) contre la viande qui est leur nourriture de base, les bouchers (vêtus de rouge) traitent la viande, les policiers (vêtus de rouge) assurent un ordre de terreur, les tire-au-flanc, enfin, traînent et semblent collaborer avec les policiers.


Le monde de Viande est un monde de pénurie. Pas assez de nourriture (d’où l’usage de viande humaine), pas assez de combustible (au point qu’on détruit les maisons en bois, comme celle du narrateur, pour en faire une source d’énergie), pas assez de matières premières (on éclaire des mèches tirées de vêtements de cadavres à l'aide de la suif des cadavres eux-mêmes).

La pénurie fait que tout le monde – sauf quelques riches – est toujours en manque. Que donc, partant de là, tous se méfient de tous et qu’ainsi sont détruits tout lien social et toute solidarité humaine. Car l’autre est d’abord et avant tout celui qui va tente de s’approprier, par le vol, la délation ou le meurtre, les maigres ressources dont on dispose, viande, combustible, ou surtout tickets.


Les tickets (de rationnement), distribués par l’administration à ceux qui possèdent un logement, permettent d’acheter la viande, ils sont aussi ce qui permet de survivre à un passage aux halles. En effet, être dans les halles sans ticket (ou sans la viande achetée avec) est une infraction passible de mort.

De fait, le code pénal du monde de Viande est simple : presque tout est infraction et toute infraction est punie d’abattage, pratiqué sur place et sur l’instant par des policiers armés de piques.

Être sans ticket dans les halles : la mort, voler de la viande : la mort, déranger les policiers : la mort, troubler l’ordre public ; la mort, résister à un contrôle de ticket : la mort, etc.

De plus, les besoins en viande étant élevés, il n’est pas rare que les policiers aient la main encore plus lourde que la normale s’il faut réapprovisionner les étals de première classe. Survivre à la police n’est donc pas évident, pas plus que de survivre aux « abattages au noir » réalisés par des particuliers dans les rues à fins d’alimentation personnelle ou pour le compte de riches citoyens qui paient leurs chasseurs en tickets ou directement en viande.


Le monde de Viande est un état de nature hobbesien réalisé. L’homme y est vraiment un loup pour l’homme – au propre comme au figuré. Dans le monde de Viande, aucune solidarité. Pire même, on y est victime des autres. De la police ou des bouchers, qui tuent légalement, des abatteurs au noir, qui le font dans la clandestinité, des tire-au-flanc, qui collaborent avec les policiers contre récompense carnée, de quiconque enfin à intérêt à se procurer un ticket ou un morceau de viande en attaquant ou dénonçant son semblable.

L’organisation étatique, le Léviathan censé protéger les individus les uns des autres, les opprime en fait ici. Elle crée une de ces sociétés autophages dont accouchent inévitablement les totalitarismes.


Comme tous les autres, le narrateur de Viande veut survivre. Comme tous les autres, il est capable des pires abjections pour ce faire, guidé par une seule boussole, sa propre préservation. Tuer, dénoncer, voler les indispensables tickets, rien n’est trop noir pour le citoyen lambda de la société cannibale. Et aucune révolte possible, les règles ont été si profondément inculquées par la combinaison de la peur, des privations et des traumas, que chaque homme est la plupart du temps son propre policier. Contrôle social intériorisé. Réécriture interne de la réalité subjective. Ce que raconte Harnicek ici c’est une expérience de Pitesti à l’échelle d’une société entière.


Et comme dans les autres dystopies célèbres, la résistance ou le salut sont hors de la société, hors du système. Pour les dissidents de l’époque communiste comme Harnicek, la défection et la passage à l’Ouest était la seule solution viable, dans Viande c’est sortir de la métropole qui l’est (tenter de le faire est puni de mort, comme ça l’était souvent dans les pays du bloc communiste – cf. Mur de Berlin). Mais ici – effet Pitesti encore –, même s’il y a de l’espoir à l’extérieur, la rédemption n’est pas certaine ; certains êtres sont trop brisés pour retisser des relations normales avec les autres.


En plaçant Viande dans une société aussi floue que presque onirique, Harnicek donne à son texte la force d’une allégorie qui la rend convaincante. Il réussit par ce biais à embarquer son lecteur, là où échouait sur un thème voisin Agustina Bazterrica avec son Cadavre exquis ; ce pouvoir de conviction est ce qui différencie un auteur qui a touché la réalité du totalitarisme d’une autrice qui joue à la résistance.

Viande est dérangeant, Viande est écœurant, mais Viande dit le vrai du totalitarisme et de ce qu’il fait aux individus.


Viande, Martin Harnicek

Commentaires

Anonyme a dit…
Tiberix : Enfin une vraie lecture d'été pour la plage !
Gromovar a dit…
Tu m'écoutes et tu vis vieux.