Descente - Iain Banks in Bifrost 114

Dans le Bifrost 114 , on trouve un édito dans lequel Olivier Girard – aka THE BOSS – rappelle que, en SF comme ailleurs, un part et un autre arrive. Nécrologies et anniversaires mêlés. Il y rappelle fort justement et pour notre plus grand plaisir que, vainquant le criminel effet de génération, Michael Moorcock et Big Bob Silverberg – les Iguanes de l’Imaginaire – tiennent toujours la rampe. Long live Mike and Bob !! Suivent les rubriques habituelles organisées en actualité et dossier : nouvelles, cahier critique, interview, biographie, analyses, bibliographie exhaustive, philofiction en lieu et place de scientifiction (Roland Lehoucq cédant sa place à Alice Carabédian) . C'est de Iain Banks qu'il est question dans le dossier de ce numéro, on y apprendra que la Culture n’est pas seulement « ce qui reste quand on a tout oublié ». Dans le Bifrost 114 on pourra lire une jolie nouvelle de Iain Banks, intitulée Descente et située dans l’univers de la Culture (il y a des Orbitales)

La Cité des marches - Robert Jackson Bennett


Bulikov, la capitale du Continent. Autrefois une ville grande et puissante, le centre du monde. Aujourd’hui une ville conquise, en partie détruite. Rome après Alaric. Kind of.


Dans le monde de La Cité des marches, dernier roman traduit en français de Robert Jackson Bennett et premier volume de le trilogie des Cités divines, il y a le Continent et le reste – ce centre-périphérie théorisé au XIV siècle par le grand historien arabe Ibn Khaldoun. Et, comme dans l’analyse de ce dernier, la périphérie a fini par conquérir le centre, en l’occurrence le Continent ; rien d’étonnant, ce n’est qu’à la périphérie que résident la force et la détermination nécessaires à la guerre.

Concrètement, c’est une révolte conduite avec succès il y a plusieurs décennies par le Kaj qui a abattu l’empire continental et ses dieux. La chute des uns entrainant celle de l'autre. Car tu dois le savoir, lecteur, le pouvoir sans égal du Continent était le fruit des « miracles » de ses six dieux, incarnés dans le réel et siégeant dans la cité divine de Bulikov.

Jusqu’à ce que le Kaj, un héros originaire de la société réduite en esclavage de Saypur, les élimine à l'aide d'une arme miraculeuse. Et que l’empire s’effondre.

Qu’il s’effondre non pas à cause de la défaite militaire ou de l’anéantissement moral dû à la mort de Dieu – comme aurait dit Nietzsche – mais du fait des bouleversements induits par la disparition des êtres qui façonnaient la réalité même. Car, comme dans le brillant cycle du renard de Yoon Ha Lee, le pouvoir des divinités de Bennett est tel qu’il transforme le réel, comme le faisaient les Hiérophantes dans son excellent cycle précédent (mais ultérieur en VO) des Maîtres enlumineurs. Et donc, quand les dieux meurent, c’est toute la réalité qui est chamboulée, qui s’atrophie, qui se déforme, qui disparaît. Et ceux qui en dépendaient, singulièrement les Continentaux, en paient le prix. Avec à la clef des millions de morts et des destructions sans pareilles.


Le roman s’ouvre donc quelques décennies après l’effondrement de l’empire, après aussi le Cillement qui a ravagé l’orgueilleuse cité de Bulikov. Dans la cité même, les Continentaux ne peuvent plus pratiquer leurs religions, ils ne peuvent même pas évoquer la simple existence des divinités passées ni celle du divin au sens large. Les Régulations temporelles, des lois strictes édictées par Saypur, font du monde un lieu matérialiste d’où toute spiritualité est bannie. Quoique…

Car quand le roman s’ouvre vient d’être assassiné, dans la ville militairement occupée de Bulikov, un historien de Saypur spécialiste de l’étude des anciennes divinités. Et l’affaire embarrasse au point qu’arrive dans la cité une espionne saypurienne de haut vol nommée Shara Tivani, accompagnée d’un géant nordique qui l’assiste comme exécuteur des basses œuvres.


Cinq choses à savoir sur Shara :

  1. elle en connaît long sur les divinités, leurs pouvoirs, et les vestiges bien réels de leur existence,
  2. elle était l’amie de l’historien assassiné,
  3. elle est la nièce en disgrâce de la ministre des affaires étrangères de Saypur,
  4. elle n’a pas vraiment été envoyée sur cette mission,
  5. elle est la petite-fille du Kaj.

Ca fait beaucoup pour une seule personne, à fortiori si on y ajoute qu’elle a été la maîtresse d’un riche Continental qui réside toujours à Bulikov.

Shara se lance donc dans une enquête compliquée en terrain hostile afin de démasquer les meurtriers de son ami et de mettre à jour le complot séditieux qui semble couver dans la cité soumise. Au fil d’un récit long et détaillé, elle découvre, pelure après pelure, tout ce qui se trame à Bulikov et pas seulement. Jusqu’à un final spectaculaire et conclusif si on voulait s’en tenir là et ne pas lire les suites (ce qui imho serait dommage).


Au fil des pages et d’une enquête qui devient, après un démarrage tranquille, palpitante et très dynamique – Leiberienne de fait – Bennett prend le temps de développer un univers magique complexe dans lequel la réalité, loin d’être immuable, est – comme la matrice de Neuromancien – d’abord et avant tout consensuelle.

Il y mobilise quelques éléments « magiques » qui semblent des répétitions de ce qu’il fera de façon plus élaborée dans la série des Maîtres enlumineurs. Il y offre des combats hauts en couleurs et des créatures proprement terrifiantes.


Bennett offre un donc beau récit plein de bruit, de fureur, de périls, d’action spectaculaire, de souffrance et de cruauté.

Mais il a aussi un discours :


Il montre les ravages du fanatisme et de l’obsession de la pureté qui l’accompagne toujours, montrant aussi comment la pureté est toujours d’abord chez les fanatiques pureté sexuelle et haine du corps concret. Nietzsche encore retrouverait ici ses petits, cette haine du genre humain qui est haine du corps, que Nietzsche dit comme Tacite l’avait fait avant lui et qui nous évoque ici et maintenant les fanatiques religieux de toutes obédiences avec lesquels nous devons hélas partager la planète.

Il montre, comme le Gaiman d’American Gods, que c’est le désir des hommes qui fait advenir les dieux. Et que toute cosmogonie (voire ici théogonie) est une cosmogonie désirée par l’homme.

Mais, plus encore, il montre comment les dieux ordonnent ce que leurs fidèles veulent qu’ils ordonnent, punissent ce qu’ils veulent qu’ils punissent, édictent ce qu’ils veulent qu’ils édictent. Impossible alors de se retrancher derrière la volonté divine pour justifier ses exactions, celles-ci ne sont que celles des hommes, seuls à blâmer, seuls coupables de leur faillite morale et de leurs turpitudes. Des hommes qui pourraient y mettre un terme s’ils acceptaient de se réformer.

Il montre enfin et pour finir qu'après avoir gagné la guerre, il faut savoir gagner la paix.


Pour le spectacle comme pour le message, La Cité des marches est une lecture recommandable. Je la recommande donc.


La Cité des marches, Robert Jackson Bennett

PS : Le livre est un hardcover, très beau.

L'avis de Feyd Rautha

Commentaires