Palaces of the Crow - Ray Nayler

Lituanie. 1941. L’opération Barbarossa . Toi et moi, lecteur, savons ce qui arrive. Les protagonistes du roman, assurément pas. Ces protagonistes dont je parle sont quatre jeunes personnes, entre l’enfance et l’adolescence, que le vent de la guerre emportera, transformera, cassera jusqu’à ce que ne restent que les vestiges de ce qu’ils furent ou auraient pu être. Qui sont-ils quand le roman commence ? D’abord (pas d’inquiétude, je ne spoile rien qui ne soit lisible dès l’abord du roman) Neriya, une brillante jeune fille juive de quatorze ans, qui perd sa famille quand le shtetl dans lequel ils passaient l’été est attaqué. Seule, elle fuit. Czeslaw, un très jeune soldat de l’Armée Rouge, d’origine polonaise (il a menti sur son âge pour pouvoir s’engager et soulager ainsi sa mère seule) . Czeslaw a perdu son unité et ses camarades. Déserteur, seul, il fuit. Kezia, une jeune Rom dont la famille est tuée sans motif aucun. Seule, elle fuit. Et Le Garçon, qui ne parle pas ou plus, que Kezia...

Barbares - Rich Larson


Futur lointain. Espace lointain. Personnalités lointaines.

Yanna est une contrebandière de l’espace. Elle travaille avec son pote Hilleborg qui, suite à quelques petits problèmes judiciaires, se trouve être, quand le texte commence, une tête coupée (mais gaillarde) reliée à un élément nutritif externe.

Les deux ont accepté une mission bien payée : emmener une paire de jumeaux très riches visiter une curiosité spatiale, en l’occurrence un Nagevide mort orbitant autour d’une géante gazeuse. Inutile de dire que tout ne se déroulera pas comme prévu.


Barbares est une novella de Rich Larson, sortie au Bélial en UHL dans une traduction de Pierre-Paul Durastanti. Sous une superbe couverture d’Aurélien Police, elle se révèle être une véritable source de sense of wonder. Qu’on en juge !


L’un des héros du texte est une tête coupée et pourtant très active. Son état surprenant est dû à la volonté d’économiser les ressources dans la prison où il était enfermé après son arrestation causée par une étourderie de Yanna – d’où un léger contentieux entre les deux qui se réglera progressivement au fil du texte. Et Hilleborg n’est pas qu’un simple gadget : si Yanna descend avec les jumeaux sur le Nagevide, la tête, elle, reste sur le vaisseau qu’elle peut commander cybernétiquement afin d’assurer la protection arrière des explorateurs.

Alors oui, à l’époque de la novella, on dispose des moyens techniques et de la superstructure idéologique nécessaires pour transformer des prisonniers en têtes coupées sans nuire trop à leur capacité d’action.


Le Nagevide est un colossal organisme vivant qui, comme son nom l’indique, parcourt le Vide. Celui du texte est mort. En décomposition. Ce qui rend l’odyssée plus périlleuse car, comme tout organisme en cours de décomposition, il dégaze. Mais mort ou vif, quel spectacle ! Une sorte de ver géant sans vraie tête, méga ver des sables de l’espace portant sur son propre corps une forme étrange d’écosystème sûrement artificiel. Un organisme si immense que des sentients peuvent vivre leur vie sur son corps – ce fut le cas de Yanna jeune ce qui explique sa sélection pour cette mission. Si immense qu’on peut y cacher une crypte secrète au cœur d’un réseau de corps caverneux biologiques (je suis étonné qu’aucun blogueur n’ait relevé l’aspect phallique du monstre) si on est une famille richissime.


Sur le Nagevide vivent des monstres de l’espace du genre qu’on trouvait dans la SF pulp, dont le nom seul suffit à dire l’étrangeté et la dangerosité sans que grande description soit nécessaire. Il faut saluer ici l’inventivité lexicale de Larson (et les talents de traducteur de Durastanti) qui néologise à qui mieux mieux, comme dans la meilleure SF, celle qui emporte le lecteur déjà par les noms communs qu’elle invente et utilise comme s’ils étaient no-brainer.

Et comme il y a des lecteurs scientifiques, un zeste de machines de Von Neumann est toujours appréciable pour leur signifier qu’il ne sont pas chez les fous mais dans le vrai texte sérieux de quelqu’un qui sait de quoi il parle.


Pulp encore dans l’expédition qui rappelle, après la progression à travers ce qui aurait pu être une forêt vénusienne, autant une descente vers la Terre creuse que les tribulations du Faucon Millenium dans le ver géant. D’autant que, bien sûr, un méchant se pointe au moment crucial. D’autant que, bien sûr, les jumeaux sont loin d’avoir tout dit à leurs employés. D’autant que, bien sûr, il y a un trésor à la clef.


Empruntant à quantité d’auteurs et de genres, Larson livre un texte d’amusement qui parle aussi (ou pas) d’incommunicabilité.

Rappelant Peter F. Hamilton pour le foisonnement des néologismes ou le Silverberg d’Hanosz Prime pour l’utilisation de personnages que nous anthropomorphisons alors qu’ils sont sans doute peu semblables à nous, mais aussi tant d’autres auteurs de Banks à Herbert en passant par Kameron Hurley, Larson rend à des siècles de littérature de dépaysement et d’aventures une sorte d’hommage avec son méta-pastiche Barbares (on se souviendra que le lieu où vivent les barbares n’est guère loin de celui où on écrivait There Ye Be Monsters sur les cartes anciennes).

Revue de SF certes mais pas que : agitant sous le nez du lecteur l’authentique fusil de Tchekhov, Larson prouve s’il en était besoin que les auteurs SF connaissent, au point de jouer avec, les tropes de la blanche alors que l’inverse est très loin d’être vrai.


Barbares est donc excellent. Excellent car excitant. Excellent car régressif. Excellent car chamarré. Il prend le lecteur novice où il est et lui montre ce qu’est l’essence de la SF – bien loin des lamento psychanalytiques d’une partie de la production contemporaine – et envoie au lecteur expérimenté tant de clins d’œil qu’il ne peut que le charmer.


Barbares, Rich Larson

Les avis de Anudar, Apophis, Feyd Rautha, Weirdaholic

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