Something is Killing the Children t1, Tynion IV, Dell’Edera, Muerto

Juste quelques mots (et cette fois vraiment pas plus) sur le TPB 1 du Something is Killing the Children de l’énorme James Tynion IV, illustré par Dell’Edera et Muerto. Commençons par donner le résumé éditeur : Lorsque les enfants de la petite ville d'Archer's Peak se mettent à disparaître les uns après les autres - certains sans laisser la moindre trace, d'autres dans des circonstances extrêmement violentes - la peur, la colère et la suspicion envahissent l'entourage des victimes et laissent la police locale dans le plus grand désarroi. Aussi, quand le jeune James, seul témoin oculaire du massacre de ses trois camarades, sort de son mutisme pour parler de créatures terrifiantes vivant dans la pénombre, le coupable semble tout trouvé. Son seul espoir viendra d'une étrange inconnue, Erica Slaughter, tueuse de monstres capable de voir l'impensable, ce que l'inconscient des adultes a depuis longtemps préférer occulter. Something is Killing the Children est l’

L’affaire Crystal Singer - Ethan Chatagnier


Début des années 60. Cinq étudiants en mathématiques du MIT parcourent, autour de Noël, des centaines de kilomètres dans une bien inconfortable camionnette vers une mystérieuse destination. Cinq ! Il serait sans doute plus judicieux de dire quatre plus une. Ou trois plus deux. Car, parmi les cinq se trouvent Crystal Singer, génie mathématique comme il s’en trouve peu, et Rick, son petit ami, amoureux et admiratif, enveloppé à son corps défendant dans les affres d’une passion dévorante que Crystal partage mais qu’elle ne peut pas exprimer comme lui le fait. Loin de là.

Car Crystal Singer n’est pas comme vous et moi (en ce qui me concerne, au moins, c’est sûr). Crystal Singer, tout juste un peu plus de vingt ans, pense avoir déchiffré l’énigme mathématique posée en lettres fluorescentes bleues sur le sol de leur propre planète par ces Martiens avec qui l’humanité communique, d’opposition en opposition, à coups de messages titanesques, depuis presque cent ans et la découverte des canaux de Mars. Une énigme qui a même résisté à Einstein. La voilà donc en route en secret avec trois amis et un amant pour inscrire dans le sol du désert sa réponse en lettres géantes et espérer que les Martiens la voient et la valident.

Le pari logistique fou de Rick permet au rêve de la jeune femme de s’accomplir et Crystal réussira au-delà de ses espérances. Les Martiens répondront puis poseront une nouvelle énigme. Les cinq du désert deviendront célèbres et Crystal se lancera dans une nouvelle quête mathématique qui la conduira à disparaître de toute vie sociale ou intime.


L’affaire Crystal Singer est un très étonnant premier roman d’Ethan Chatagnier. Roman de contact (à très longue distance), il utilise une trame SF légère pour parler de bien autre chose que de mathématiques ou de la possibilité d’une civilisation martienne (qui restera toujours backstage, tant pour le monde de Chatagnier que pour toi, lecteur).

Mettant en scène des hommes et femmes ordinaires confrontés à l’énigme fondamentale de l’univers (et singulièrement à Mars), L’affaire Crystal Singer peut évoquer par moments l’ambiance de Spin. Le désarroi des mathématiciens et des physiciens qu’on y narre rappelle aussi parfois le Problème à trois corps. Mais ce n’est toujours pas là que se trouve le point.


Crystal, qui était déjà enfoncée plus que ses quatre amis réunis dans la dimension conceptuelle des mathématiques, disparaît peu à peu puis de plus en plus vite du monde réel. Elle ne communique plus qu’avec parcimonie et à travers un système de postes restantes. Puis plus du tout. Au point que d’aucuns la croient morte ou emmenée sur Mars par des Martiens qui nous auraient donc caché leurs capacités interplanétaires. Crystal – qu’on ne voit plus passé le début car c’est Rick qui raconte sa perte, son désespoir et sa quête – s’enfonce dans les mathématiques et le problème de l’entropie comme un chercheur de vérité plongeant toujours plus profond dans les abysses jusqu’à disparaître complètement aux yeux de tout observateur extérieur.

Crystal, qui était déjà la plus au contact des autres et simultanément la moins au contact, qui était présente et absente à la fois, qui se concentrait comme personne et parvenait souvent à transmettre le fruit de ses réflexions, qui était possédée par les mathématiques au point de rejeter toute norme et convention sociale, et dont la pièce de Shakespeare préférée était le très peu prosaïque Songe d’une nuit d’été s’efface du monde comme si elle retournait dans la Faerie, rejoindre un Puck et une Titania mathématiciens avec qui elle pourrait vraiment converser.

Mais il n’y a que pour Crystal que la distance est duale. Qu’on peut être loin et près à la fois. Que la goutte d’eau située au bord d’une éponge est éloignée et proche à la fois de l’autre bord – tout dépend comment on tord l’éponge.


Alors L’affaire Crystal Singer devient l’histoire de Rick. Pour qui il n’y a qu’une distance, la nôtre. Qui se souvient. Qui ne parvient pas à oublier. Qui ne peut pas tourner la page. Qui laisse treize ans et une belle relation possible filer par fidélité à un amour vrai qui cessa un jour de s’actualiser. Qui reste bloqué dans l’indétermination biographique comme une fonction d’onde qui ne pourrait pas s’effondrer. Le roman, sur ses deux derniers tiers, est celui de l’attente toujours déçue de Rick. De sa stase. Et peut-être d’une retrouvaille.


En 1975, Richard Matheson publiait Le jeune homme, la mort et le temps. Il y a dans L’affaire Crystal Singer le même manque triste, la même attente désespérée d’une rencontre qui ne vient pas, la même distance dont on ne sait jamais si elle sera franchie un jour (le roman s’appelle en VO The Singer Distance, ce qui réfère aussi à un concept du livre).

Et en 1995, Deborah Curtis publiait Touching from a Distance, dans laquelle elle racontait l’impossibilité d’atteindre jamais vraiment Ian Curtis son mari, le chanteur poète de Joy Division suicidé en 1980. C’est de cette impossibilité dont parle le roman. De l’impossibilité de toucher jamais vraiment ces humains rares et précieux capables de pénétrer en esprit d’autres sphères de réalité, surhumaines ou non-humaines. Rick, comme Deborah Curtis, a eu le malheur d’aimer passionnément l’un de ces êtres que leur passion et leur clairvoyance consument.

Plus généralement, et si je voulais faire plaisir à un éminent éditeur de ma connaissance fan de lagomorphes, je dirais que L’affaire Crystal Singer parle, à sa manière propre, de l’incommunicabilité et des ravages qu’elle engendre, comme le faisait Stanislas Lem dans beaucoup de ses romans. Incommunicabilité entre Crystal et Rick, entre Crystal et le monde, entre Crystal et son père, entre Rick et son père, entre Terriens et Martiens, etc.


L’ensemble donne un roman triste, beau et doux qu’on ne peut que recommander chaudement en avertissant le lecteur qu’il ne s’embarque pas pour lire La guerre des Mondes.


L’affaire Crystal Singer, Ethan Chatagnier

L'avis de Feyd Rautha et celui d'Anudar

Commentaires

MiSs DeViL a dit…
Merci pour cette belle critique teintée de mélancolie. Ça me donne envie de découvrir ce récit.
Gromovar a dit…
Merci à toi.
Anudar a dit…
Lu et apprécié. Triste ? Je ne suis pas tout à fait d'accord, mais ça se défend.
Gromovar a dit…
Au moins, très nostalgique.