Espèce invasive - Christophe Esnault

Sortie chez Milagro Editions d’un petit opuscule qui, comme on dit, ne donne pas envie de danser, Espèce invasive , du poète Christophe Esnault. Quoique… Où mieux danser que sur le volcan ? Une espèce invasive, si on en croit la définition que donne le Muséum d’histoire naturelle est « une espèce vivante dont la prolifération provoque des dégâts dans le milieu dans lequel elles s’installent » . Le Ministère de la transition écologique etc. est plus explicite, précisant que « ces espèces représentent une menace pour les espèces locales, car elles accaparent une part trop importante des ressources (espace, lumière, ressources alimentaires, habitat…) dont les autres espèces ont besoin pour survivre. Elles peuvent aussi être prédatrices directes des espèces locales. » et « sont aujourd’hui considérées comme l’une des principales menaces pour la biodiversité. Elles constituent un danger pour environ un tiers des espèces terrestres et ont contribué à près de la moitié des extinctions connue

Lloyd Chéry, l'hyperactif aux vestes de lumière

Photo Christophe Schlonsok


Lloyd Chéry est devenu en peu d'années un incontournable du milieu de l'Imaginaire en France. Lui parler est donc parler à quelqu'un qui se trouve là où bruissent les choses. Toujours utile. Suivez-moi.


Lloyd Chéry, votre page Wikipedia a été créée du 18 octobre 2022.
De vous, Chat-GPT 3.5, mis à jour en septembre 2021 dit (désolé pour l'égo) : « Je suis désolé, mais je ne dispose d'aucune information sur une personne nommée "Lloyd Chéry" dans ma base de connaissances. Il est possible que cette personne soit relativement inconnue ou qu'elle soit une figure locale ou une personnalité moins médiatisée. Pourriez-vous fournir plus de détails sur qui est Lloyd Chéry ou dans quel contexte vous avez entendu parler de lui ? Cela me permettrait peut-être de vous aider davantage. »
Présentez-vous alors, au moins pour Chat-GPT 3.5 car le milieu, lui, vous connaît.

Ahaha Chat-GPT prouve surtout que je ne suis pas si incontournable que ça. Je suis Lloyd Chéry, animateur du podcast C’est Plus que de la SF, rédacteur en chef adjoint de Métal Hurlant et bientôt scénariste de bande dessinée. J’ai dirigé le Mook Dune (ressorti sous le nom de Tout sur Dune), un ouvrage collectif d’articles qui analyse le chef-d’œuvre de Frank Herbert. Je produis également C’est Plus que de la Fantasy et je réalise une newsletter sur la science-fiction. Je mêle un travail d’influenceur et de journaliste sur la science-fiction depuis maintenant sept ans.


Lloyd Chéry, vous l'avez dit, vous avez créé les podcasts C'est plus que de la SF puis C'est plus que de la fantasy, vous êtes à l'origine du mook Dune, vous arrivez à Métal Hurlant, vous écrivez au Point Pop, et j'en passe. A quoi ressemble une semaine de Lloyd Chery ?

On me pose souvent la question. J’essaye de suivre la méthode de l’entrepreneur chinois Jack Ma qui est de travailler de 9 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, 6 jours par semaine. La veille autour de la science-fiction me prend le plus de temps. L’idée est d’avoir un œil sur tout ce qui sort. J’ai besoin d’une journée complète pour produire un podcast, sa préparation varie en fonction de l’invité et du sujet. Mon objectif est d’arriver à mieux rééquilibrer mes lectures, car j’ai remarqué que je finissais moins les livres qu’avant. Je suis d’ailleurs moins présent sur les réseaux sociaux pour ça. En ce moment, j’essaye d’écrire une heure par jour pour finaliser ma BD de science-fiction que nous réalisons avec le dessinateur Amaury Bundgen et qui doit paraître chez Casterman au printemps prochain. Je fais beaucoup de café avec des auteurs, des journalistes et des éditeurs pour suivre les projets et me tenir au courant de ce qui se prépare. L’information reste une denrée aussi précieuse que l’épice d’Arrakis. Évidemment mon arrivée chez Métal Hurlant m’oblige à m’organiser différemment, le podcast sur la fantasy sera moins présent tout comme ma newsletter.


Vous avez récemment créé un Prix de BD. Pouvez-vous nous parler de votre intérêt pour la BD ? Et de la place qu'elle tient dans l'Imaginaire ?

J’adore la BD depuis l’enfance et je trouvais ça dommage qu’il n’existe quasiment pas de Prix BD de Science-Fiction notable à l’exception de celui des Utopiales. J’ai donc décidé de créer une récompense avec le podcast que j’anime. Une douzaine d’auditeurs et auditrices sont tirés au sort avec trois journalistes. Ils devront choisir, entre dix titres, qui remportera le prix de la meilleure BD SF de l’année. L’album gagnant reçoit 1000 euros et voit ses planches originales exposées dans la galerie parisienne Achetez de l’Art. J’ai souvent été choqué par la précarité des dessinateurs de BD et je voulais à ma petite échelle soutenir ce milieu que j’affectionne. Le 9e art reste majeur pour les genres de l’imaginaire et nous vivons un renouveau de la BD de science-fiction depuis quelques années. Une nouvelle génération d’auteurs propose des récits remarquables. Je recommande la série Renaissance, le récent Frontier chez Rue de Sèvres ainsi que le travail de Mathieu Bablet et de Jérémy Perrodeau.


Vous venez de devenir rédacteur en chef adjoint de Métal Hurlant. Quels sont vos projets (non secrets) pour le magazine ?

Ce fut une des grandes surprises de l’année 2023. Je suis un bébé Métal Hurlant et je suis très reconnaissant au rédacteur en chef Jerry Frissen de m’avoir fait confiance en me demande de devenir le premier rédacteur en chef adjoint de l’histoire du magazine. Je dois superviser un cahier de 24 pages à partir du numéro 9 qui sortira en novembre sur le thème de l’Utopie. Je suis en train de créer de nouvelles rubriques, pousser des nouveaux pigistes, imaginer des collaborations et des partenariats entre d’autres médias. On devrait aussi lancer un ciné-club au Club de l’Etoile. Charles Knapek, de Livres Hebdo, prépare une chouette enquête sur le Hopepunk. La réalisatrice Coline Serreau devrait revenir sur les coulisses de son film La Belle Verte et Phill Tippett expliquera les effets spéciaux de son cauchemardesque Mad God. J’espère que la partie journalistique que je développe plaira au plus grand nombre. Nous ferons aussi beaucoup de recommandations cinématographiques et littéraires.


Le podcast C'est plus que de la fantasy semble moins fréquent que son frère aîné alors même que les rayons des librairies grand public sont littéralement envahis de roman fantasy aux couvertures chamarrées, comment s'explique ce décalage ?

Faire deux podcasts hebdomadaires s’est révélé compliqué à tenir sur la durée. J’ai donc pris la décision de me focaliser sur le podcast SF qui a déjà une grosse communauté de 20 000 auditeurs. La fantasy sera toujours présente mais je passerai à la rentrée prochaine à deux épisodes par mois pour me préserver un peu. Je n’ai pas envie d’être frustré et de bâcler ce que je produis. Les auditeurs comme les lecteurs savent quand on fait du réchauffé ou pas. Le podcast et le Mook ont fonctionné grâce à la rigueur éditorial des deux projets. Métal Hurlant a changé un peu la donne et me pousse aussi à incarner une revue mythique donc pas question d’être dans le dilettantisme.


En 2012, George RR Martin a dit dans une interview : « Trying to please everyone is a horrible mistake; I don’t say you should annoy your readers but art isn’t a democracy and should never be a democracy. It’s my story and those people who get annoyed should go out and write their own stories ». Comment jugez-vous les opérations (motivées par le profit, certes, mais pas seulement) de réécritures de classiques ?

Je suis toujours surpris de voir à quel point le débat public des Anglo-saxons s’infiltre dans notre société française. Je crois surtout que les ayant droits et les éditeurs ont peur d’offenser et souhaite éviter une future polémique sur les réseaux sociaux qui aurait un impact financier sur leurs œuvres. Ils vont dépoussiérer un texte pour des raisons pécuniaires plus que par une véritable prise de conscience. Comme Salman Rushdie, je trouve ça idiot. Cela respire l’opération commerciale. On l’oublie souvent, mais le livre est une industrie et répond à des logiques de marchés, surtout aux USA. La question de la cancel culture reste avant tout un problème d’Anglo-Saxons et j’ai le sentiment qu’on fantasme chez nous ce phénomène. La guerre culturelle actuelle que se livre certains États Républicains sur la culture, en interdisant des livres dans des médiathèques ou des écoles, me parait pour l’instant inconcevable ici.

Bien sûr, les réseaux sociaux nous ont impactés. Il est difficile de débattre sans tomber dans l’invective et l’injure. Accepter que l’autre ne pense pas comme nous parait maintenant insurmontable et on ressent une forme de fracture générationnelle. Même si le lectorat peut maintenant s’exprimer et peut influencer des stratégies éditoriales à la marge, le culte de l’auteur sacré est vraiment prégnant dans l’imaginaire de la littérature française. Je ne vois pas du tout de grands groupes comme Gallimard ou Hachette s’amuser à proposer une réécriture des classiques. La ressortie des textes de Céline a provoqué peu de remous ni de campagne de boycott. Bref n’oubliez pas cette phrase prophétique de Bernard Tapie et du Doc Gynéco dans la chanson C’est Beau la Vie« Dans le foot, les affaires, le rap, les ministères, c´est toujours le gangster qui contrôle l´affaire ».


Et, parlant des classiques, si leur lecture est indispensable pour les lecteurs et surtout pour les auteurs, il est vrai que parfois leur style a vieilli. D'après vous, que doit-on ou peut-on encore lire si on est un lecteur et pas un thésard en littérature ?

Pour moi ce qui est essentiel c’est le plaisir de lecture. Ne pas lâcher un roman jusqu’à 2h de matin, c’est ça que j’aime et cela peut passer par des classiques comme par des nouveautés. La recommandation est vitale dans un monde qui voit des milliers de livres paraître chaque année. Les blogueurs, les bookstagrameurs, les influenceurs, les libraires, la presse, ce sont des acteurs importants pour aider le lecteur à se repérer et à choisir ce qu'il a envie de lire. De mon côté j'essaie de sortir du dogme des classiques tout en résistant à l’appel incessant de la nouveauté. Évidemment, il est nécessaire de continuer à découvrir des classiques pour sa culture et puis certains livres sont éternels. Il n’y a aucune barrière. Je suis loin d’avoir tout lu encore en science-fiction et le podcast est justement un moyen et un cheminement personnel pour approfondir ce genre.


Dans le milieu de l'Imaginaire, beaucoup veulent croire que la littérature YA, de fantasy ou de dystopie notamment, serait positive car constituant une porte d'entrée vers une littérature plus exigeante. Que pensez-vous de cette opinion ?

Les littératures de l’imaginaire souffrent encore d’une mauvaise réputation et c’est dommage qu’au sein du milieu on juge autant les lectures des uns et des autres. Je reste optimiste. Un livre appelle à lire un autre livre. J’ai massivement lu du genre de mes 14 à 20 ans avant de ne dévorer que des classiques de la littérature anglaise et française. Je suis persuadé que c’est grâce à des gros cycles de fantasy et de science-fiction que j’ai dévorés plus jeune que j’ai pu me lancer dans des classiques par la suite. Tout se répond naturellement.


L'Imaginaire se matérialise aussi aujourd'hui de plus en plus souvent chez des éditeurs ou sous la plume d'auteurs de blanche. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Le phénomène me parait totalement logique. On vit un âge d’or audiovisuel de l’imaginaire depuis une quinzaine d’années. Jamais la science-fiction n’a eu autant de films et de séries de son histoire. Netflix et les plateformes ont décloisonné le genre et les récents succès d’Alain Damasio et d’Hervé Le Tellier ont encouragé les maisons d’édition généralistes à se lancer dans l’aventure. Est-ce une mode ? Je ne serais pas étonné que les éditeurs de blanche prennent le dessus un jour sur les éditeurs de l’imaginaire. Sauf en jeunesse, les éditeurs indépendants ont du mal à faire éclore des nouveaux talents français de l’imaginaire qui vendront massivement. Le potentiel est pourtant présent, mais des questions systémiques se posent. La conjoncture favorise les gros plus que les petits. Le succès récent des Forges de Vulcain qui marie littérature générale et littérature imaginaire prouve qu’il est possible de parler à deux publics différents. Un lecteur cherche avant tout une bonne histoire, bien écrite. Cependant, il ne faut pas oublier l’importance des éditeurs spécialisés dans ce travail de fond. Ce qu’ont fait sur plusieurs décennies l’Atalante, Le Bélial, Les Moutons Électriques, Mnémos ou plus récemment ActuSF et Calidor dans cette volonté de rendre accessible les classiques reste précieux.


On dit beaucoup, un peu comme un mantra, que la science-fiction parle ou doit parler de son temps. J'ai l'impression qu'elle parle maintenant tellement de son temps qu'elle tend un peu à oublier tant le questionnement que le merveilleux scientifiques, et en particulier en France. N'est ce qu'une impression ou l'objet des auteurs SF a-t-il changé ?

Les années 2020 sont vraiment la décennie C’est Plus que de la SF où le présent a rattrapé la science-fiction. Malheureusement, le monde ressemble à un roman de John Brunner, ce qui s’annonce effrayant sur du moyen terme. Le mot science est de plus en plus oublié et je pense qu’on souffre d'un manque de culture scientifique dans notre pays. Pourtant, le récent triomphe du Problème à Trois Corps montre qu’il y a bien un public pour la hard-science. Je ne sais pas s’il faut incriminer les auteurs. J’ai surtout le sentiment que la science-fiction reste un genre assez élitiste. Les Stephen Baxter, les Greg Egan ou les Kim Stanley Robinson ne sont pas légion mais j’ai bon espoir quand je lis Laurent Genefort et Romain Lucazeau. 


L'Imaginaire vit aussi dans les festivals. Leur organisation, leur direction voire leurs thématiques font parfois l'objet de polémiques picrocholines. Que serait pour vous un festival idéal ?

La belle question piège (rires). Les festivals sont des moments importants pour les auteurs d’imaginaire qui ont peu d’occasions d’exister symboliquement. Ils rencontrent le public et peuvent aussi échanger ensemble. Pas mal de souvenirs s’écrivent dans ses séquences hors du temps. Pour revenir à la question, un festival sans copinages et polémiques et où l’on parle vraiment de littérature ou de sujets de fond, ça serait bien. On peut ne pas aimer des personnalités pour différentes raisons, mais on se doit de les inviter quand ils ont marqué une année littéraire. Encore faut-il lire les ouvrages et sortir de sa zone de confort. Avoir des tables rondes pertinentes, où des gens viennent dire des choses intéressantes car ils ont préparé, serait aussi un plus. Trop souvent, des auteurs et des autrices se retrouvent là pour combler des trous et pour des questions financières (participer à un débat est souvent le seul moyen d’être payé dans un salon).

Comme dans la société, le milieu de l’imaginaire souffre de ses personnalités toxiques. On a longtemps laissé faire des comportements qui paraissent aberrants avec du recul. Il faudrait s’inspirer de conventions américaines. Pour la Star Wars Celebration, vous avez une application ou si vous êtes agressé ou harcelé, vous appuyez sur un bouton et une équipe de sécurité débarque en trois minutes. Autre détail, un salon c’est comme un club de foot, cela devient avec les années une institution. Personne n’est au-dessus de l’institution que ce soit l’entraîneur et les joueurs. Le festival idéal serait sûrement un mélange entre la rigueur scientifique et intellectuelle des Utopiales, le côté convivial des Imaginales et la qualité ainsi que la diversité des invités d’Étonnants Voyageurs. Des expositions du niveau du Festival d’Angoulême ne seraient pas de refus. Des nouveaux salons se montent, des anciennes ou de nouvelles personnalités apparaissent pour prendre des directions artistiques, les prochaines années vont être intéressantes même si je pense un peu comme le Prince de Salina dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».


Lloyd Chéry, je vous avais interviewé en 2019. Quel chemin parcouru depuis ! Quel bilan tirez-vous de ces quatre années ?

Déjà bravo à vous d’avoir été un des premiers à m’interviewer ! Vous et d’autres blogueurs m’avez toujours soutenu et c’est précieux. Je suis très reconnaissant de tout ce qui s’est passé. Entre le succès du Mook Dune (20 000 exemplaires vendus), les audiences du podcast en hausse (1 million d’écoutes cumulées) et mon arrivée chez Métal Hurlant, je ne pensais pas que ce serait aussi intense. J’ai beaucoup travaillé, mais j’ai aussi eu de la chance. Je suis soutenu par des gens qui aiment ce que je fais, cela m’encourage à continuer. Le bouddhisme me permet de rester calme. J’affectionne un texte qui dit : « Les personnes vertueuses méritent ce qualificatif parce qu’elles ne se laissent pas emporter par les huit vents : prospérité, déclin, disgrâce, honneurs, louanges, critiques, souffrance et plaisir. Elles ne sont ni enivrées par la prospérité ni affligées par le déclin ».

Quand j’ai été formé sur France Inter par Daniel Morin, il me disait que : « dans un monde d’eau tiède, il faut faire de l’eau chaude ». Je crois vraiment qu’il faut faire de l’eau chaude éditoriale pour intéresser un public. Cela demande d’incarner un projet, de faire du marketing, d’être malin dans sa communication. J’ai appris beaucoup de choses et j’ai hâte de lancer d’autres mooks du même niveau que Dune avec mon label C’est Plus que de la SF. Entreprendre et faire travailler des dizaines de personnes me réjouit au plus haut point. J’ai de la chance de pouvoir mener mes projets et j’espère que cela continuera à l’avenir.

Un grand merci à vous, Lloyd, et à une prochaine.

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