Membre fantôme - Brian Evenson - Retour de Bifrost 119

En 2003, Brian Evenson frappait un grand coup littéraire avec sa novella The Brotherhood of Mutilation . Six ans plus tard, il donnait de ce texte une version longue avec le roman Last Days (sorti en français sous le titre La Confrérie des mutilés) . On y suivait les traces de Kline, un détective amputé du bras à la suite d'une affaire qui avait mal tourné, engagé pour trouver le coupable du meurtre du fondateur d'une secte inconnue jusqu'alors : La Confrérie des mutilés. D'investigations en interrogatoires (soumis à des contraintes aussi absurdes qu'invincibles) , Kline finissait par découvrir l'identité du meurtrier. Surtout, il se trouvait contraint de plonger dans un univers délirant et fanatique, un monde dans lequel les croyants amputent volontairement des parties de leur corps – le plus de parties étant le mieux, signe de foi et donc d'influence supérieures. Le monde clos des mutilés est religieux, paranoïaque, violent, organisé suivant une logique a...

Latah - Legrain


Vietnam, 1965. Une patrouille de huit marines arpente la jungle vietnamienne, marquant les zones à napalmer pour l'aviation. On sent bien dès l'abord qu'il y a une grande nervosité et un trouble, entre ces soldats, qui dépassent ce que devrait faire naitre en eux les patrouilles vietcongs qui écument elles aussi l'océan vert. Et pourtant, de checkpoint en checkpoint, les hommes progressent sans rencontrer d'opposition véritable. Jusqu'à ce que la chance tourne, qu'un des leurs saute sur une mine, et que les balles vietcongs se mettent à fuser. Repli, fuite, les survivants quittent leur itinéraire et s'enfoncent dans la jungle pour échapper à la mort. Sans imaginer qu'ils se dirigent en fait vers un danger bien plus terrifiant.

Latah est un album fantastique de guerre qui évoque très fortement le film Predator. Mais là où le monstre de Predator ne faisait que du sport, le Latah de Legrain a une signification qu'on pourrait dire « métaphysique ». Là où le Predator ne cherchait que son plaisir, le Latah porte la souffrance d'une terre et d'un peuple jusqu'à ce qu'il lui soit plus possible d'absorber davantage. Or, sur la terre vietnamienne, dans les années d'après-guerre et encore en 1965, les souffrances n'ont pas manqué.


Avec Latah, Thomas Legrain offre aux lecteurs un album magnifique à lire. Foisonnants dessins réalistes d'une grande précision, colorisation éclatante (la photo ci-dessous ne rend pas justice), l'auteur donne vie à une jungle vietnamienne qu'il peuple d'hommes armés et de paysans désarmés, des hommes équipés pour une guerre sans front à laquelle ils ne comprennent pas grand chose (ces boys sont des bidasses, bien différents des commandos surentrainés de Predator) et des paysans qui assistent impuissants au déploiement de force qui vient jusqu'à leur porte.

Fumigènes rouges de marquage, explosions de napalm, pluie drue et labyrinthe végétal, tout est spectaculairement visuel dans Latah, dans un découpage à l'évidence cinématographique. Grandes cases horizontales superposées comme des successions d'écrans, débordement des cadres pour encore plus de dynamisme, l'album, qui alterne phases de dialogue et phases silencieuses, moments de risque mortel et moments d'expectative, est à lire comme on regarde un film d'action, bien calé dans son fauteuil en sentant sa tension monter au moins autant que celles des personnages. Ajoutons-y un twist (kind of) puis un twist de twist, comme un générique et un post-générique, et l'impression d'assister à un grand spectacle dans un multiplexe est complète.

Si l'histoire est relativement simple, la très grande efficacité de la narration et la généreuse mise en images font de cet album un vrai plaisir de lecture à offrir ou à s'offrir.


Latah, Legrain

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