Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Journal inquiet d'Istanbul t1 - Ersin Karabulut


Troisième opus français des œuvres de l'excellent Ersin Karabulut, toujours chez Dargaud, avec ce tome 1 du "Journal inquiet d'Istanbul".

Dans cet ouvrage, c'est à une autobiographie un peu dans la veine de Riad Sattouf que se livre l'auteur, mêlant sa vie à celle d'un pays troublé qui devient de plus en plus autoritaire.


Les 150 pages de l'album, dessinées dans un style naïf influencé par la BD franco-belge, racontent la vie d'un enfant qui rêvait de BD et de super-héros, dans un pays où ce n'était guère la mode.

Fils de deux instituteurs laïcs, « plutôt de gauche », et aux revenus très modestes, Ersin vit la vie d'un petit stambouliote au sein d'une famille aimante et, toujours, inquiète. Inquiète car on n'est vraiment pas riches, inquiète car la violence est omniprésente.


Il raconte l'ambition d’évidence de parents qui le poussent vers une école élitiste pour devenir ingénieur et avoir ainsi une meilleure vie qu'eux-mêmes. Un rêve qu'Ersin accepte, malgré la difficulté des cours et la longueur épuisante des trajets, mais ne fait jamais sien, jusqu'à falsifier une lettre pour pouvoir lâcher les concours et s'inscrire à l'école des Beaux-Arts.

Commence alors son rêve propre. Un rêve qui le fait dessiner et soumettre ses dessins aux revues satiriques de la capitale, ad nauseam, jusqu'à ce qu'enfin l'une d'elle en prenne un. Puis deux. Et de là...


Mais la Turquie est un pays violent et dangereux. Un pays de groupes et de clans. Un pays où s'affrontent extrême-droite et extrême-gauche, où assassinats et attentats se succèdent sans fin, où les Islamistes montrent leur vilain museau, où le culte de l'Etat fort (avec l'armée comme colonne vertébrale) impose un nationalisme constant dès l'école et son serment quotidien à la Turquie.

Des 70's, années de plomb, au coup d'Etat militaire de 82, il faut toujours faire profil bas, toujours se méfier de ce qu'on dit et à qui on le dit car les prisons se remplissent aussi vite que les revolvers se déchargent dans les têtes. L'ascension d'Erdogan ne fait qu'aggraver le problème – le Janus turc tenant à l'intérieur un discours rigoriste de plus en plus dur et répressif qu'il épargne encore à l'extérieur (plus pour très longtemps).


Dans ces conditions, Ersin, qui fait son apprentissage politique dans les revues qu'il lit, est vite confronté à l'opportunité de se lancer dans la satire politique, un acte qu'il assume en hommage à ses héros d'enfance mais qui l'inquiète sans cesse et que son père – par peur pour lui – désapprouve absolument.

Car si Ersin, devenu un pilier de la revue Lombak et une célébrité locale, touche enfin son rêve et y gagne une assurance qui lui permet tant de vivre seul que de fréquenter des filles, la vie d'un caricaturiste est de moins en moins rose à Istanbul. Son journal se trouve même impliqué dans l'affaire, finalement dégonflée, de la caricature d'Erdogan en chat alors qu'il œuvre à Penguen, une revue satirique fille de Lombak qui publie toute une ménagerie d'Erdogan en couverture pour soutenir le dessinateur accusé pour son dessin d'Erdogan/chat.


Cet album n'est qu'un tome 1. La dictature turque n'est donc pas encore totalement installée. Ce sera pour le tome 2. Mais tout indique (et puis, nous savons) qu'on y va à grand pas. Le passage de l'enfance à l'âge adulte d'Ersin s'est fait dans un pays qui a quitté la violence politique typique des 70's pour s'installer dans une violence bien plus menaçante car elle lie l'Etat et les mouvements islamistes locaux sans oublier les Loups Gris, plaçant le pays entier sous l'éteignoir.

Il faut du courage pour travailler en Turquie dans ces conditions. Du courage aussi pour accuser son propre camp en dénonçant la complaisance complice dont fit preuve la gauche « morale » turque à l'endroit des islamistes et des marques d'embrigadement qu'ils exigent, des femmes notamment (une histoire qui se répète visiblement partout et toujours). Le courage qu'Ersin a trouvé et trouve encore sans doute dans ses modèles super-héroïques qui luttent à leurs risques et périls contre l'oppression.


"Journal inquiet d'Istanbul" raconte donc une belle histoire simple et importante à la fois. Dans un autre pays ce serait seulement le récit d'un rêve qui s'accomplit, une forme de roman d'apprentissage, mais en Turquie ça dit aussi l'intégrité d'hommes et de femmes qui refusent de céder à l'oppression.

Un bel album à lire absolument.


Journal inquiet d'Istanbul t1, Ersin Karabulut

Commentaires

Roffi a dit…
Très intéressant. Je n’avais encore jamais lu de BD sur l’histoire de ce pays.
Merci !
Gromovar a dit…
Je la conseille vivement.