Les Divis - Brian Catling

Les Divis est le troisième et dernier tome du cycle de Vorrh . Il paraît en français dans une traduction de Nathalie Mège, toujours chez Outrefleuve. Tome 3 donc review forcément courte car tu sais ou devrais savoir, lecteur, de quoi il retourne lorsqu'on prononce, non sans frémir, le nom oublié et terrifiant de Vorrh. Brian Catling (récemment décédé hélas) y lie les fils de l'intrigue complexe qu'il avait tissés dans les deux volumes précédents. D'Ismael (étonnant, non ?)  à Modesta en passant par le professeur Schumann, Cyrena Lohr, Sidrus, ou l'incroyable Undeswilliams, tous sont là pour de dernières scènes qui, parfois, sont faites de flashbacks. Et n'oublions pas pour ce grand final, même si Dieu semble l'avoir fait, ces Ancêtres qui, après avoir failli, se sont endormis ou éparpillés à la surface de la Terre. N'oublions pas non plus que la Création dont nous faisons partie est menacée (par Dieu lui-même – spécial dédicace à Marguerite Imbert car

La Cité de laiton - S. A. Chakraborty

LU EN VO. JE NE SAIS PAS CE QUE VAUT LA TRADUCTION.


Le Caire, période de la Campagne d'Egypte. Le Caire de notre monde, un monde matériel d'humains dans lequel la magie n’est qu'une hypothèse délirante. Si tu te réjouis d'être au Caire, lecteur, profite vite car tu n'y resteras pas longtemps. 


Dans la ville déchiré entre Turcs et Français vit Nahri, une guérisseuse, voleuse, arnaqueuse, du bois dont on fait les gibiers de potence. Orpheline pauvre et solitaire, Nahri survit en monnayant, pour des clients gogos, des pouvoirs ou des connaissances qu'elle n'a pas.

Alors Nahri n'est-elle que fake et "La Cité de laiton" une histoire d'arnaque ? Pas tout à fait.

D'abord, la jeune femme a de vrais pouvoirs médicaux, d’origine inconnue, instables et imprévisibles, qui lui permettent de « voir » les maladies de ses contemporains et parfois de les traiter comme par magie.

Ensuite, elle parvient à se mettre dès le début du roman dans une situation inextricablement périlleuse en pratiquant un « exorcisme » pour une famille cliente. Car si l'acte est interdit par la loi et si l'arnaqueuse est incapable autant de le pratiquer que de simplement croire en la possession démoniaque, voilà que cette fois, alors que pour mettre un peu d'exotisme dans sa malhonnête pratique elle incantait dans une langue qu'elle est seule à connaître, il a semblé que ses gesticulations aient eu de l'effet. Qu'entendons-nous par « de l'effet » ? Si je te dis lecteur, que, rentrant chez elle une fois ses simagrées accomplies, Nahri est attaquée par un ifrit qui veut sa mort et lance des goules à ses trousses puis qu'elle ne doit sa survie qu'à l’apparition opportune de Dara, un guerrier djinn qui lui sauve la vie, considéreras-tu que l'expression « avoir de l'effet » s’applique ? Je le crois.


Nahri pénètre alors dans un autre monde. Un monde insoupçonné dans lequel il y a bien plus que ce que l’œil peut voir et où il s'avère que les légendes arabes sont vraies. Un monde vers lequel Dara emmène Nahri, vers Daevabad, la mythique Cité de laiton, capitale du monde des djinns. Car Nahri l'orpheline est, elle aussi, plus que ce que l’œil peut voir. Elle est peut-être la dernière des Nahid, une tribu de guérisseurs magiques qui régnèrent des siècles sur le monde des djinns avant d'être renversés et exterminés par leurs vainqueurs de la tribu des Geziri. Or il n'y à qu'à Daevabad la cité magique que Nahri pourra être protégée de la vindicte des ifrit. La protéger est la mission que Dara s'assigne – solidarité de clan oblige –, quoi qu’il puisse en coûter et même quoi que Nahri puisse en penser.

Mais ce beau projet chevaleresque pose deux problèmes de taille :

A Daevabad, Dara, loin d'être en odeur de sainteté, risque d'être arrêté ou exécuté dès son arrivée.

Et nul ne sait comment le roi, un Geziri, souhaitera traiter la lointaine descendante d'un clan honni et vaincu.


"La Cité de laiton" est le premier tome de la trilogie Daevabad, écrite par Shannon A. Chakraborty, une Américaine convertie à l'Islam et passionnée par l'histoire du Moyen-Orient. Il a été finaliste des Crawford Award, Compton Crook Award, Locus Award, British Fantasy Award, World Fantasy Award, et a obtenu le Booknest.eu Award du Meilleur premier roman. Pas trop mal.


En route vers la cité de laiton tu plongeras, lecteur, dans le monde merveilleux des Mille et Une Nuits, un monde à la lisière du monde humain comme l'est la Faerie pour les Anglo-saxons. Aussi émerveillé et terrifié que Nahri, tu verras des djinns aux pouvoir miraculeux, de mortels ifrits, des marids surpuissants, des animaux fabuleux, des shafits (les hybrides nés des relations entre humains et djinns) discriminés, des palais magiques, des lacs maudits, une ville ensorcelante.

Tu te déplaceras parfois en tapis volant et d'autre fois sur des barges capables de passer le mur mystique qui empêche tout non djinn d'entrer dans la ville ou même de la voir.

Tu boiras dans des coupes de vin qui ne se vident jamais.

Tu connaîtras le sort tragique des djinns enfermés dans des objets et condamnés à servir d'esclaves à des humains ambitieux ou malfiques.

Tu découvriras la cour du roi Ghassan ibn Khader al Qahtani, avec ses secrets, ses intrigues, ses complots, sa raison d'Etat omniprésente. Et tu apprendras peu à peu à démêler les mensonges et les non-dits sur une guerre vieille de plus de 1000 ans dont les braises ne sont toujours pas éteintes.

Nul besoin de te dire, lecteur, que l'arrivée de Nahri et de Dara dans une ville et un royaume déjà instables va précipiter la survenue d'événements titanesques pour l'ensemble du monde magique.


Le récit tissé par Chakraborty tourne autour de trois personnages principaux :


Nahri d'abord, une grande gueule dégourdie dont les ailes se retrouvent coupées dans ce monde qui n'est pas le sien, qui fait avec peine le deuil de sa vie d'humaine et tente de naviguer dans les eaux de la politique de Daevabad sans perdre trop de sa liberté ou risquer de déplaire au point d'être éliminée. Nahri qui va d'échec en échec dans ses tentatives de devenir une guérisseuse à la hauteur de son nom et finit par comprendre qu'elle doit céder aux exigences royales en acceptant d'épouser sans amour Muntadhir, le fils aîné du roi, afin de « resserrer les liens entre leurs deux tribus ». A cette condition elle pourra conserver un minimum d’influence ou simplement la vie.


Ali, le fils cadet du roi, un jeune homme curieux et bon, tiraillé entre sa loyauté envers sa famille, son intransigeance religieuse (notamment envers le clan de Nahri et leurs pratiques antiques vomies par tous les autres clans), et sa compassion à l'égard des shafits. Le double déchirement qu'il ressent ne le laisse jamais en paix, d'autant moins qu'il est un tribu-mêlé né d'un mariage politique, contrairement à son frère Muntadhir, un pur Geziri. Tous à ses idéaux et aveugle à la realpolitik, Ali ne réalise pas que ce n’est pas lui qui paie le prix des énormes risques qu'il prend mais d'autres, moins favorisés par la naissance. Et son intérêt pour Nahri, loin de l'apaiser, aggrave la situation.


Dara. Un djinn millénaire. Guerrier de légende. Ancien esclave. Possible criminel de guerre. Un être méfiant et sous tension dont la seule loyauté va à Nahri qu'il considère autant comme sa charge à protéger que comme une jeune femme à laquelle il n'est pas insensible. Un être qui vit pour toujours dans un passé de torts et d'horreurs qui lui fait voir le monde en noir et blanc entre amis (très rares) et ennemis (tous les autres).


Au centre de la toile politique qui abrite aussi le roi Ghassan, le vizir Kaveh, le jeune capitaine des gardes Jamshid, la princesse Zaynab ou la soigneuse Nasreen, Nahri, proche parfois involontaire de tous les complots, est aussi l'objet de toutes les intrigues, au point qu'elle ne sait pas à qui faire confiance et que la sagesse lui apprend peu à peu qu'il vaut mieux ne se fier à personne car tous, sans exception, ont des agendas cachés quels que soient par ailleurs l'attrait de leurs projets la concernant ou la sincérité de leurs déclarations à son endroit.

Ce qui pourrait n'être que la vie hypocrites des cours royales devient ici un jeu mortel car le royaume est aussi corrompu que divisé (entre shafits et djinns comme entre tribus djinns) et que les idéaux qui le sous-tendaient semblent avoir été abandonnés au profit d'une gouvernance par la terreur qui ne satisfait plus personne si ce n'est une poignée de courtisans privilégiés dont beaucoup sont dans le même temps des traîtres au régime. Le royaume des djinns est un ressort comprimé au maximum, prêt à se détendre en emportant dans le cataclysme tous les joueurs sans exception et nombre de non joueurs qui seront les victimes collatérales de la Grande Politique. Dans ce marigot, Nahri n'est qu'une joueuse (ou une pièce) de plus, et hélas, pas la plus puissante – et au jeu des trônes...


"La Cité de laiton" est un roman enchanteur (sans jeu de mot) par son background, et un récit d'intrigue politique et d'aventure plein de secrets et de rebondissements.

De la magie, de l'action, des manigances, tout est là pour divertir au sens étymologique du terme. Il y a certes un fond sérieux (mémoires de guerre, raison d'Etat, discriminations) mais il est présenté dans un écrin que l'autrice a su rendre attirant. Même les éléments qui touchent à la romance et sont souvent peu aisés à manipuler sont ici finement traités, sans nunucherie.

Concernant la sociologie et la politique de Daevabad, tout n'est pas clair dès le départ – même si le world building n'a pas de trou – et il faut parfois s'accrocher au peu pour savoir qui est qui ou qui fait quoi. Mais peu à peu les choses s'éclaircissent ; ne désespère pas, lecteur.

Sache néanmoins qu'à la fin du roman, après un chapitre 27 époustouflant de spectaculaire, si des réponses ont été apportées bien des points restent encore opaques, volontairement opaques. Il faudra donc lire le tome 2. Je suis en train de m'y atteler avec un tout aussi grand plaisir que celui pris à ce premier opus.


La Cité de laiton, Shannon A. Chakraborty

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