Les nouvelles d'Octavia Butler bientôt dans Bifrost

Tout est dans le titre je crois. Dans Bifrost 108 , je dirai quelques mots sur les nouvelles de l'immense Octavia Butler, parmi lesquelles la stupéfiante Bloodchild  (Hugo, Locus, Nebula, SF Chronicle) et les non moins impressionnantes Speech Sounds  (Hugo) et The Evening and the Morning and the Night  (SF Chronicle). Soyez patients mes droogies !

Dissipatio H.G. - Guido Morselli


« Il suffit d'un peu de courage. Plus la douleur est déterminée et précise, plus l'instinct de la vie se débat, et l'idée de suicide tombe. Quand j'y pensais, cela semblait facile. Et pourtant de pauvres petites femmes l'ont fait. Il faut de l'humilité, non de l'orgueil. Tout cela me dégoute. Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus. »


Ces phrases, les dernières du Métier de vivre de Pavese, sont écrites neuf jours avant son suicide.

Cette « idée de suicide », ce désir de mort, le narrateur anonyme de "Dissipation H.G." les partage. Mais lui recule, n'utilise pas sa « fiancée à l’œil noir », et lorsqu'il sort de la grotte où il pensait mettre fin à ses jours, il réalise qu'il est maintenant seul sur Terre. Que toute l'humanité a disparu. Que ne reste plus que lui dans un monde vide d'hommes. "Dissipatio H.G." est le journal de son expérience, vécue entre un village de montagne et la ville proche de Zurich, rebaptisé Chrysopolis par le narrateur (étymologiquement La ville d'or, qui devient parfois Christopolis, la ville du Christ et par extension des religions – religions, banques, commerce, étant les institutions humaines et contestables qui, pour lui, définissent Zurich).


Dans un premier temps, on pourrait penser qu'une situation solipsiste telle que celle-ci ravirait un narrateur qui se définit comme phobanthrope, n'aime guère les autres, évite leur compagnie quand c'est possible, voudrait être enterré à même le sol des montagnes, loin des rassemblements funéraires humains.

Devenu seul, il commence par bâtir de sarcastiques autels à la société de consommation, par se réjouir d'être pourvu jusqu'à la fin de ses jours par les stocks immenses qu'une humanité portée manquante a abandonnés derrière elle, par s'organiser une forme d'instable routine.

Il observe aussi et se réjouit du retour de la nature, manifesté dans quantité de petits éléments anodins qui, bout à bout, indiquent que l'erreur humaine au sein du monde naturel est une parenthèse maintenant refermée, que la nature peut enfin reprendre un cours qu'elle n'aurait jamais quitté sans la regrettable intervention humaine.


Mais « l'homme est par nature un animal politique », Aristote l'a dit, qui sommes-nous pour le contredire ? Pas nous, lecteur, et pas le narrateur non plus. Car cet homme qui se veut dépris des hommes réalise vite que sans les autres hommes il n'en est plus vraiment un. Que la compagnie des penseurs du passé ne suffit pas à satisfaire une conscience. Que seul, sans la parole réciproque qui fait société, il n'est plus qu'une entité vivante parmi d'autres, inutile et incongru, sans plus.

Alors les autres il les cherche, il tente de les joindre, il les imagine. Il va plusieurs fois, toujours sans succès, à leur rencontre. Peine perdue, ils ne sont plus là. Il est le dernier humain vivant.

Il plonge dans ses souvenirs aussi. Auprès de cet homme notamment, traité pour troubles psychiques comme lui, qui affirmait que la mort n'était guère différente de la vie car si la personne vivante ne connaît, ne s'intéresse et n'intervient que sur une minuscule partie de la réalité, alors la personne morte qui ne connaît, ne s'intéresse et n'intervient sur aucune partie de la réalité n'est vraiment guère différente de son antécédente vivante. Alors pourquoi regretter la vie ? Pourquoi ne pas accueillir la mort paisiblement ? D'autant que si mourir c'est se séparer des autres, alors qu'importe comment on y parvient.


Pas de post-apo ici, lecteur, on est dans de la fiction philosophique, dans le dialogue interne, dans la réflexion métaphysique. On est dans un texte qui a cette forme particulière de certaines fictions des années 70, pleines de questionnements politiques ou sociétaux qui en ôtaient souvent tout caractère romanesque. C'est un texte rêche, antispectaculaire, très référencé, auquel Morselli convoque philosophes, sociologues, psychanalystes, pères de l'Eglise, entre autres ; et pourtant pas dénué d'une forme de beauté lorsqu'il décrit la nature autour du narrateur – mais est-ce suffisant ?

Ces réflexions s'imposent à un homme forcé de croire – après un déni initial – à une dissipatio humanis generis (sorte de « ravissement », rapture) telle qu'imaginée par le philosophe Jamblique. Mais a-t-il raison ? Y a-t-il eu dissipatio ? Et si oui, se demande-t-il, pourquoi a-t-il été épargné ?

Et nous, lecteur, nous demandons si ses perceptions sont fiables tant cette histoire est incroyable ? Est-il mort en fait ? S'est-il finalement suicidé ? Ou métaphorise-t-il un retrait complet du monde ?


On ne le saura pas. Ce qu'on sait en revanche c'est que Morselli s'est suicidé peu après avoir terminé d'écrire ce roman. Que Morselli a vécu une vie entière d'écriture sans jamais être publié. Que ses premières publications ont eu lieu peu après sa mort. Alors ce désir de mort, quelle part biographique ? Beaucoup sûrement. Cette solitude, cette parole que nul n'écoute. Biographique aussi sûrement. Ces réflexions sur la place d'un homme dans l’ordonnancement du monde et de l’univers, idem. Sans oublier son mépris de la société de la consommation et du spectacle ainsi qu'un désir écologiste radical informulé mais net. Ce narrateur, c'est beaucoup Morselli lui-même, imaginant ou se préparant sans doute à une séparation totale et définitive des hommes. C'est lui qui nous parle.


Dissipatio H.G., Guido Morselli

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