Roger Zelazny - Le temps d'un souffle, je m'attarde

Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps. Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.  Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu. On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de

L'étrange traversée du Saardam - Stuart Turton


Il y a trois ans j'avais pris grand plaisir à lire Les sept morts d'Evelyn Hardcastle, de Stuart Turton. Cosy mystery avec personnage principal à l'identité incertaine et boucles temporelles, Les sept morts d'Evelyn Hardcastle avait pour lui l'originalité et une construction sans faille même si l'implication émotionnelle laissait un peu (par essence) à désirer. Un livre pétillant qui plut même aux connards élitistes.

Turton renouvelle-t-il l'exploit avec "L'étrange traversée du Saardam" (lu en VO, donc je n'ai aucune idée de la qualité de la traduction) ? Je serais tenté de répondre NON. Pourquoi ?


1634. Batavia (maintenant nommée Jakarta). Un mot sur la ville d'abord, même si on la quitte dès le début du roman. Elle fut fondée par les Hollandais afin de servir de siège à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la mogulissime société capitaliste hollandaise qui inventa pratiquement le capitalisme commercial moderne (dont Marx disait – c'est controversé – qu'il avait fourni les avances primitives nécessaires au financement de la Révolution Industrielle). Richissime, plus puissante que certains Etats, la Compagnie pratiqua une mondialisation commerciale qui, si elle n'avait pas la rapidité d’exécution de la nôtre, n'avait cependant guère à lui envier. Sur toutes les mers naviguaient les Indiamen (les bateaux mixtes de la compagnie, des monstres transportant simultanément fret, passagers et soldats sous la manœuvre de marins peu recommandables et d'officiers à la discipline d'autant plus impitoyable qu'ils étaient intéressés aux bénéfices de chaque traversée). Ils étaient les cellules mobiles d'un commerce mondial atteignant une dimension jamais vue auparavant. En bien des endroits flottait le drapeau de la Compagnie, charriant avec lui son lot de distorsions économiques, de fortune, de déchéance, d'exactions et de multiculturisation involontaire.


C'est la vénéneuse Batavia que quitte le Gouverneur Général Jan Haan, en compagnie de sa femme Sara, de sa fille Lia, d'un chamberlain, du chef de sa garde accompagné de 70 mousquetaires, et d'une amie, Creesjie, accompagnée de ses deux jeunes fils. Haan est appelé à Amsterdam où de nouvelles et lucratives fonctions l'attendent, au siège même de la Compagnie. Le groupe voyage sur le Saardam, l'un des sept Indiamen d'un convoi en route pour la maison-mère. Le navire transporte par ailleurs plusieurs centaines d'hommes d'équipage et de passagers (dont la plupart n'ont pu se payer que le fond de cale, insalubre et confiné).

Sur le Saardam voyagent aussi deux curieux passagers : Samuel Pipps et Arent Hayes. Pipps est un détective mondialement connu qui vient de retrouver un objet dérobé à la Compagnie et Hayes est son garde du corps personnel. Fait notable et encore plus curieux : Pipps voyage en tant que prisonnier, il est transporté entravé à Amsterdam où l'attendent un procès pour un crime dont nul – même pas lui – n'a connaissance et une condamnation à mort probable ; Hayes, par ailleurs son ami, tentera de le protéger durant la traversée d'une éventuelle exécution sommaire ou de la violence gratuite des marins.


Et voilà que c’est l'embarquement (page 1) et qu'un  étrange lépreux (page 7) lance des quais une malédiction au vaisseau avant de s'embraser et de rendre l'âme. Qui est le lépreux ? Le Saardam est-il maudit ? Le lépreux a-t-il conspiré pour lui nuire ? Pourquoi Pipps est-il dans les fers ? Que peut faire Hayes pour convaincre le gouverneur de libérer le meilleur enquêteur du monde alors que son aide est devenue vitale ? Quel est le chargement secret que le Gouverneur a embarqué sur le Saardam ? Ce sont quelques-une des questions qui t'accompagneront, lecteur, lorsque tu poseras un pied qu'on espère marin sur le colossal vaisseau qui t'emporte pour au moins huit mois de mer. Beaucoup, diras-tu. Tu n'es pourtant qu'au début de tes peines.


"L'étrange traversée du Saardam" est une réponse au manque émotionnel des Sept Morts d'Evelyn Hardcastle. Ici, on peut s'attacher. Ici, un petit groupe de personnages que le lecteur apprendra à très bien connaître se débat contre un danger qu'on imagine terrifiant avant même de le connaître vraiment. Un danger qui semble prendre ses racines dans le passé et une étrange histoire de démon traqué à travers l'Europe du Nord par des Chasseurs de sorcières aussi fanatiques que déterminés. Un danger qui implique évidemment les personnes présentes, tant il est vite clair que le lépreux n'a pas ciblé le Saardam par hasard au milieu de six autres Indiamen.


Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler. Ajoutons simplement que c'est à une machination diabolique que tu vas te confronter, lecteur. Un plan et des motivations si complexes que même le duo Pipps/Hayes – pastiche transparent de Holmes/Watson – est loin d'être sûr d'en venir à bout. Il faudra l'aide de tous les passagers (nommés) de bonne volonté pour espérer survivre à la traversée en commençant par démêler les tenants et aboutissants de l'affaire. Car oui, perspicace lecteur, ce n'est pas seulement d'enquête qu'il s'agit ici mais littéralement de survie.

Sache aussi, fragile lecteur, que l'auteur te fera ressentir les risques de la traversée, entre tempête, pirates, mutinerie, ainsi que l'inconfort jusqu'à la claustration qui affecte passagers comme marins – une poignée de nobles en cabines individuelles mis à part. Tu sentiras à quel point même la pire croisière Costa de ta vie est le paradis comparée à huit mois en mer sur un Indiaman où chaque centimètre carré est compté pour plus de profit.


Personnages mémorables, mystère, exotisme, péril mortel, "L'étrange traversée du Saardam" fait le travail d'une lecture détente efficace. Et pourtant, imho, ça fonctionne mal. Pourquoi ?


D'abord, l'intrigue est si tortueuse qu'il faut une énorme suspension d’incrédulité pour croire que tous les éléments de la machination ont pu s’emboîter aussi bien, sans solution de continuité. On dit que « le plan de bataille est la première victime de la bataille », ce n'est pas le cas ici. De ce fait c'est plutôt le « J'adore quand un plan se déroule sans accroc » d'Hannibal de l'Agence tous Risques qui vient à l'esprit à la lecture des explications d'ensemble. Pas très sérieux,  l'Agence tous Risques. Pas très crédible non plus, comme, hélas, "L'étrange traversée du Saardam", sauf si on est vraiment bon public.


Ensuite, la recherche du spectaculaire et du grandiose, si elle pose problème du point de vue de la faisabilité (voir au-dessus), est aussi source d'incrédulité en soi. Le roman donne l'impression plusieurs fois de sauter le requin et de ne pas hésiter devant le too high/too much pour effrayer ou surprendre un lectorat qu'on imagine mithridatisé par la pyrotechnie des films de Michael Bay.

Mais à contrario du spectacle, il y a le timing. Pendant trop longtemps on attend. Il va se passer quelque chose, c'est terrible, ça va arriver, ça n’arrive pas encore, ça ne va pas tarder, c'est presque là, etc. Ca rappelle le « Ca couve » du fou à vélo dans le film Hysterical. Quand, finalement, l'action accélère, on a déjà commencé à se désintéresser de la chose.

Et à l'autre bout, la résolution finale est aussi rapide que presque incroyable dans le hasard qui lui permet d'advenir. Deux mauvais cadencement imho.


De plus, l’alliance que forment dès le début les principaux personnages du récit (toutes des « belles personnes » comme on en croise peu, mouarf !) et leur manière, décentralisée, attentionnée et toujours bienveillante, d'agir pour lever le mystère rappelle, par moments, Le club des cinq, ou tout autre roman Jeunesse de la même eau dans lequel une belle bande d'amis soucieux les uns des autres se partagent, dans la bonne humeur, le travail pour plus d'efficacité, avant de se retrouver à intervalles réguliers pour faire le point sur les découvertes des uns et des autres.

Et je ne parle même pas ici de la romance qui naît sur le bateau et dont chaque phrase est d'une mièvrerie confondante. Sache, lecteur, que je pourrais.


Enfin, quelques coïncidences semblent trop bienvenues et quelques attitudes des personnages vraiment trop ad hoc pour être honnêtes. Clairement posées là pour faire progresser une ou plusieurs scènes, elles sont ces fils qu'on ne devraient pas voir et qu'on voit quand Superman vole.

Enfin (encore) : tout texte dans lequel se trouvent des enfants qui sont qualifiés de « mischievous » doit être évité comme la peste, c'est un axiome rarement pris en défaut.


Le tout donne l'impression d'un roman dans lequel Turton corrige le seul défaut de son précédent tout en cherchant à monter d'un cran le niveau de fun pour son lectorat, voire pour faire de l’œil à un producteur de cinéma. Problème : à trop vouloir faire la roue on finit par montrer son cul, et alors plus personne ne regarde les plumes.

Livre écrit pour un lectorat en mal de sensations, livre inoffensif destiné à être discuté en club de lecture, en milieu d'après-midi, par d'accortes retraitées réunies autour d'un thé et d'un livre, "L'étrange traversée du Saardam" ne satisfera, je le crains, que les « belles personnes » qui ont soif de dépaysement et de frissons mais n'oublient pas que le Bien et le Mal existe – et de ce point de vue sa toute fin est l'épitomé des 500 pages qui la précédèrent.

Lemmy disait « Etre rock c'est pas choquer tes parents c'est choquer tes copains », ici on ne choquera même pas ses parents. Je crois que Lemmy n'aurait pas aimé "L'étrange traversée du Saardam".


L'étrange traversée du Saardam, Stuart Turton

Commentaires

chéradénine a dit…
Cette chronique fut un régal: merci aux mauvais expériences de les inspirer !
Gromovar a dit…
Merci pour ce retour :)
Roffi a dit…
Merci pour cette analyse.
On dirait que ce roman souffre de quelques avaries.
Je vais donc me tourner vers d’autres histoires maritimes.
Gromovar a dit…
Fais-le. Et bon vent :)
Gromovar a dit…
Si tu cherches du maritime et que ne l'as pas déjà fait, lis Terror de Dan Simmons. Il est très impressionnant.
Roffi a dit…
OK merci.Je ne connais l’auteur que de nom mais ce sera l’occasion de le lire.