84K - Claire North - Retour de Bifrost 105

Marx et Lénine l'ont affirmé, « l'Etat n'est qu'un instrument au service de la bourgeoisie », oubliant que parfois, en bon Léviathan, il empêchait aussi les religions de se foutre sur la gueule. Puis vint Thatcher qui du Léviathan coupa les appendices (éducation, santé, transport, aides sociales) qui servaient le peuple, ce que même les deux grands anciens n'avaient pas su prédire. Dans 84K , Claire North imagine une Angleterre qui serait allée tout au bout de la logique thatchérienne, une Angleterre dans laquelle privatisations, externalisations et suppressions des crédits sociaux auraient atteint des niveaux tels qu'une population plongée dans une très grande misère y entrevoit (derrière des barrières) une petite élite qui en extrait sans limite la plus-value. Jusqu'au point où même la police, la justice et la fiscalité sont passées entre les mains de la Compagnie (holding quasi métaphysique qui possède toutes « les compagnies qui possèdent des compagnie

Kundo Wakes Up - Saad Z. Hossain


"Kundo Wakes Up" est une novella située dans le futur dystopique imaginé par Saad Z. Hossain, cette fois à Chittagong, une ville du Pakistan, alors que dans sa novella précédente l'action se situait au Népal. Pour le background du monde d'Hossain (et c'est loin d'être inutile), suivre ce lien, ou celui-là.


Chittagong est, comme d'autres dans le monde invivable d'Hossain, gérée par une IA surpuissante, Karma. Mais là où la Karma de Katmandou était une déesse tutélaire bienveillante, au moins pour la majorité de la population de la ville, l'instance qui gère Chittagong a largement abandonné ses responsabilités, et conséquemment les âmes humaines qui dépendent d'elle pour leur survie – jusqu'à l'air qu'elles respirent. Chittagong est une ville portuaire qui s’effondre lentement sur elle-même (un peu comme Marseille). Ses habitants la fuient peu à peu, sauf ceux qui n'ont plus les ressources ou l'espoir nécessaires pour tenter leur chance ailleurs. Parmi ces désespérés il y a Kundo.


Kundo fut un peintre célèbre et célébré. Puis sa femme le quitta, et avec elle son inspiration. Kundo ne peint plus, depuis des années. Il n'espère même plus vraiment retrouver sa femme, après avoir pourtant envoyé les meilleurs cyberlimiers à ses trousses. Il dort, des jours durant. Il ne voit même plus le temps passer. Pourtant, contrairement à nombre de ses concitoyens, Kundo n'est pas pauvre, mais l'envie d’utiliser ses crédits pour quoi que ce soit, fut-ce tourner la page, l'a déserté depuis des mois.

Jusqu'à un sursaut inattendu qui le pousse à repartir une dernière fois à la recherche de sa femme, dans le monde des joueurs en ligne qu'elle avait rejoint d'une façon de plus en plus addictive alors que leur couple battait de l'aile. D'abord recontacter Hassem, le hacker qu'il avait mis sur ses traces. Découvrir chez l'homme que celui-ci a disparu, lui aussi, depuis des mois. Non sans lui avoir laissé un message, déposé chez sa voisine, une femme seule avec enfant prénommée Fara. Un message qui dit « je crois savoir ce qui est arrivé à ta femme ».


Ragaillardi par le message et l'espoir qu'il contient, Kundo va réunir progressivement, presque sans le vouloir, une petite équipe de désespérés comme lui. Abandonnés, virés, laissés pour compte qui rejoignent sa quête. A la recherche de sa femme dans le monde mystérieux du jeu vidéo Black Road, Kundo se réveille (comme le suggère le titre). Il redécouvre le goût de vivre. Redécouvre le plaisir de la compagnie (voire de l'amour) des autres. A le temps et l'opportunité de s'interroger sur les raisons de l'extinction de l'amour de sa femme pour lui. Sur les choses qui auraient dû être faites ou dites et qui ne l'ont pas été. Les choses qu'il aurait dû voir et qu'il n'a pas vues.

Sortant progressivement de sa gangue de dépression, Kundo entraîne ceux qui l'accompagnent hors des leurs propres, jusqu'à une fin qu'on peut qualifier de Happy End.


"Kundo Wakes Up" est le plus lumineux des textes de Hossain. Remettant en scène des personnages et des lieux (mythiques) de son métaverse littéraire, il tisse une histoire de deuil réalisé qui conduit à l'espoir d'un nouveau départ. Sans trahir le caractère habituellement sombre de son monde, il livre ici une jolie histoire qui charme par ses personnages, des hommes et des femmes pour lesquels il est impossible de ne pas se prendre d'affection tant ils s'engagent – fut-ce avec la prudence hostile des êtres trop lourdement blessés – dans une quête sincère pour surmonter leurs blessures, infligées par la vie ou conséquences de leurs propres erreurs, afin de commencer enfin la suite de leur vie.

Hossain commence à avoir un bel univers cohérent dont il serait bon que tout soit publié en français.


Kundo Wakes Up, Saad Z. Hossain

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