84K - Claire North - Retour de Bifrost 105

Marx et Lénine l'ont affirmé, « l'Etat n'est qu'un instrument au service de la bourgeoisie », oubliant que parfois, en bon Léviathan, il empêchait aussi les religions de se foutre sur la gueule. Puis vint Thatcher qui du Léviathan coupa les appendices (éducation, santé, transport, aides sociales) qui servaient le peuple, ce que même les deux grands anciens n'avaient pas su prédire. Dans 84K , Claire North imagine une Angleterre qui serait allée tout au bout de la logique thatchérienne, une Angleterre dans laquelle privatisations, externalisations et suppressions des crédits sociaux auraient atteint des niveaux tels qu'une population plongée dans une très grande misère y entrevoit (derrière des barrières) une petite élite qui en extrait sans limite la plus-value. Jusqu'au point où même la police, la justice et la fiscalité sont passées entre les mains de la Compagnie (holding quasi métaphysique qui possède toutes « les compagnies qui possèdent des compagnie

Automnal - Kraus - Shenan - Wordie - Campbell


Kat Somerville, une jeune femme dont la vie n'est guère attirante. Plans pourris, boulots pourris, mecs pourris, factures en retard, avenir professionnel en berne. Abandonnée à l'âge de neuf ans par sa mère qui la confia et ne la revit jamais, Kat est à la dérive ou en bonne passe de l'être. Sa seule joie et son seul ancrage : sa fille Cybil, une fillette sympa dont le seul problème est d'être incapable de gérer ses accès récurrents de violence.

Et voilà que Trudi, la vieille, la salope, sa mère, vient de mourir, et que Kat hérite de sa maison dans la charmante petite ville de Comfort Notch où elle-même a passé les neuf premières années de sa vie. A cheval donné on ne regarde pas les dents, Kat voit dans ce retour vers son passé une opportunité de se refaire financièrement et d'échapper, pour un temps au moins, à sa vie de merde. Vente de ses maigres biens, achats de deux billets de bus, Kat et sa fille partent pour Comfort Notch où « on trouve le plus bel automne d'Amérique ».

L'accueil qui lui est réservé est moins que chaleureux et l'enterrement de Trudi vide de participant. Qu'importe, Kat, qui ne compte pas repartir, prend possession de la maison de la vieille. Alors qu'installée des souvenirs d'enfance lui reviennent, alors qu'elle se renseigne presque à corps défendant sur la vie de sa mère, alors qu'elle découvre les traumatismes de Comfort Notch, Kat comprend que la ville dissimule un lourd secret dont elle n'est pas innocente.


"Automnal" est un gros album de Daniel Kraus, Chris Shenan, Jason Wordie et Jim Campbell.

Kraus y raconte une histoire dont Stephen King (qui très exceptionnellement n'a pas écrit de blurb) aurait pu être l'auteur. Petite ville, présent et passé liés, indicibles secrets, dettes payées dans le sang, Kraus distille mystères et révélations sur un rythme satisfaisant dans le même temps qu'il creuse ses personnages principaux.

Au fil des pages, lecteur, tu te soucieras de plus en plus de la vie et du sort de Kat, de ceux de sa fille ou de ceux des deux seuls amis que la jeune femme est parvenue à se faire sur place. Tu voudras aussi savoir pourquoi cette peur qui habite la ville, pourquoi cette méfiance hostile qu'elle oppose à Kat, pourquoi la haine que suscite feue Trudy Sommerville. Et tu verras monter la colère, la rage, la folie d'une force ancienne, d'une ville, d'une mère, puis d'une autre, la colère, la folie et la rage qui imprègnent en définitive toute la charmante et prospère bourgade de l'Amérique rurale.

Pour ne pas spoiler je ne citerai aucune œuvre ou auteur au-delà de ce King générique dont j'ai parlé. Sache juste, lecteur, que tu pourras y reconnaître Ursula Le Guin si tu parviens à identifier celui de ses textes auquel je pense (putain, c'est dur de ne pas spoiler tout en spoilant un peu) ou certains plans du premier Evil Dead.


L'histoire captivante écrite par Kraus est servie par les dessins clairs et efficaces de Shenan qui alterne avec bonheur les tailles d'image et les plans, qu'il s'agisse de montrer la ville en grand, de raconter une vieille légende ou de montrer ces feuilles mortes qui terrorisent la ville et semblent parfois tomber sur l'album comme venues de l'extérieur de celui-ci.

Et puis il y a les couleurs de Wordie. Epoustouflantes. Toutes par fines touches. Lumineuses et douces quand il s'agit de montrer la beauté de la ville, noires et tourmentées quand les horreurs et les cauchemars surviennent, rouge de colère et de rage quand c'est la vengeance et la furie qui s'expriment. Brillant. Bluffant.


L'ensemble fait "d'Automnal" un bien bel album, servi par une très belle édition de 404 comics, qui entraîne son lecteur au cœur de secrets qu'il n'aurait jamais dû connaître. Prenant son temps pour présenter les lieux et installer le stress, Kraus, une fois la machine lancée et son lecteur saisi, propulse son histoire à une vitesse de plus en plus grande jusqu'à un final littéralement spectaculaire. De la belle ouvrage, tant il est difficile d'installer une vraie tension en BD, ce médium qui, montrant, bride l’imagination du lecteur alors même qu'il ne lui offre pas le support des mouvements et des sons que le cinéma fournirait.


Automnal, Kraus, Shenan, Wordie, Campbell

Commentaires