Friday Black - Nana Kwame Adjei-Brenyah


Nana Kwame Adjei-Brenyah est un jeune auteur américain d'origine ghanéenne. Du Queens à Spring Valley, Adjei-Brenyah a connu la difficulté de vivre aux USA, à fortiori quand on est Noir, malade, ou pauvre, le cumul des trois étant le ticket perdant de la loterie US.

Arrive en France chez Albin Michel Terres d'Amérique son premier recueil de nouvelles, "Friday Black" – auréolé de Prix littéraires et de nominations et loué par Colson Whitehead et Tommy Orange entre autres.


Douze nouvelles dans le recueil, sélectionnées parmi presque une centaine, qui livrent à travers les prismes de la dystopie ou du fantastique une vision sans concession de l'Amérique contemporaine, entre racisme éhonté, consumérisme échevelé, et ultra-violence ordinaire.


Le recueil s'ouvre sur la révoltante Les 5 de Finkelstein.

Ce titre n'est pas sans rappeler les Cinq de Central Park, un groupe d'adolescents noirs accusés à tort de viol et de tentative de meurtre par une police raciste et feignante, contre lesquels Donald Trump demanda par voie de presse la peine de mort, et qui passèrent injustement des années en prison avant d'être innocentés, forcément trop tard.

Ici, c'est de cinq jeunes Noirs tués par un père de famille inquiet, décapités à la tronçonneuse pour être précis, qu'il s'agit. S'entremêlent dans la nouvelle le récit du procès qui innocentera le tueur (comme tant d'autres l'ont déjà été dans ce type de situation, notamment le vigile George Zimmerman qui tua de sang froid le jeune Trayvon Martin), et celui du mouvement de révolte des Noirs de la ville qui agressent alors violemment des passants choisis au hasard pour venger des siècles d'iniquité.

Jusqu'à ce que le personnage principal du récit, un temps gagné par la folie vengeresse, décide qu'il y avait tout à perdre à descendre aussi bas dans l'humanité que ceux contre qui il fallait hurler de rage.

Un personnage principal qui, pourtant, avait toute raison de prendre un œil pour un œil et une dent pour une dent (comme le préconise l'Ancien Testament), lui qui avait vu tant de fois les assassins de Noirs échapper à la justice, lui qui, de surcroît, vivait dans un pays où il devait sans cesse surveiller son Degré de Noirceur, cet indicateur de la perception subjective des autres dont le niveau conditionne ses chances de décrocher un emploi, d'être aidé, d'être évité, d'être tué sans raison.

Un personnage principal que son humanité même perdra ici.


Après cette très forte entrée en matière, Adjei-Brenyah déroule onze autres nouvelles.


On y visite un parc d'attraction, Zimmer Land (du nom de Zimmerman), où on confond allègrement justice et meurtre gratuit, sur des Noirs de préférence, dans un pays où le divertissement prime tout, jusqu'à étouffer la plus élémentaire décence.


On y voit l'amour d'une mère qui se saigne aux quatre veines pour procurer de petites joies à son fils, dans Ces choses que dirait ma mère.


On y arpente un monde futur dystopique post-guerres, celui de L'Ere, dans lequel cohabitent difficilement humains améliorés et humains naturels (avec les inégalités et le mépris que ça peut engendrer) et dans lequel aussi toute pensée est dite sans aucun filtre de civilité ni de bienveillance. Dans le monde de l'Ere on est cash, on dit à chacun tout le mal qu'on pense de lui, on méprise le mensonge qui dissimule, on méprise aussi ceux qui n'aiment pas une telle brutalité. Mais, du coup, pour tenir, on doit aussi s'envoyer à intervalles réguliers des doses de Bien (qui rappelle le soma de Brave New World) pour parvenir à supporter un monde où chacun envoie son mépris à la gueule de tous les autres en permanence.

Lueur d'espoir : c'est un monde dans lequel certains résistent encore et tentent de préserver, par la parole policée, le minimum compassionnel qui fait civilisation.


On y découvre les conséquences de l'inconséquence dans Lark Street, où un jeune homme ne prend aucune responsabilité dans une affaire qui pourtant le concerne tout autant que sa partenaire. Une vie dans un monde d'avortements solitaires ou de mères célibataires. Fuite des jeunes hommes.


On y voit le pouvoir des mots et de la bienveillance dans L'hôpital où. Il y suffit de quelques paroles apaisantes littéralement magiques pour redonner un peu d'espoir et de vie à des êtres cabossés par l'existence. Des paroles que personne ne prononce jamais, sauf le héros bienveillant du récit, un would-be écrivain (comme l'auteur il n'y a pas si longtemps) d'où peut venir l'espoir d'un changement.


Friday Black, Comment vendre un blouson selon les recommandations du Roi de l'hiver, et Dans la vente disent l'ultra consumérisme américain, parfois dans un mode qui rappelle le Zombie de Romero.

Une inhumanité des rapports strictement marchands qui transforme les clients en zombie frénétiques et les salariés en heartless bastards.

Une inhumanité mise entre parenthèse quand client et vendeur communiquent, quand ils font l'effort de se toucher l'un l'autre ; ironie du sort, c'est avec une vieille dame latino que ce miracle se produit, l'absence de langage oral commun obligeant chacun des deux à écouter vraiment l'autre.


Quant à Cracheuse de lumière, on y voit l'un de ces tueurs incel que l'isolement et le silence fabriquent régulièrement. Un de ces tueurs qui trouvent sur Internet un exutoire temporaire et un lieu de radicalisation qui les poussent lentement mais sûrement vers un acte irréparable. Adjei-Brenyah met face à face, post-mortem, le tueur et sa victime, et ici encore un dialogue jamais ouvert auparavant est le premier pas vers une rédemption et une reconnaissance mutuelle d'humanité.


On parcourt enfin le monde ultra-violent de Après l'Eclair, une boucle temporelle sans fin qui, loin de rappeler le mignon Un jour sans fin et sa marmotte, maintient ses personnages prisonniers de rôles attribués et de cycles ininterrompus et récurrents de violence, torture, meurtre, vengeance. C'est toute l'histoire de l'Amérique qui est contenue in a nutshell ici, de la colonisation aux meurtres racistes et des guerres de gang aux atrocités permises par la Destinée Manifeste. Un cycle qui ne s'arrête jamais, un récit pessimiste qui ferme le ban après que Les 5 de Finkelstein l'ait ouvert.


Dans la plupart des récits, outre les atrocités américaines déjà évoquées, c'est du pouvoir de la parole que parle Adjei-Brenyah. Un Logos démiurge qui a fait des Noirs américains ces angry black men fantasmés contre lesquels il faut sans cesse être sur ses gardes, un Logos juridique qui crée des lois telles que Stand your Ground, un Logos politique que Donald Trump a manipulé à mauvais escient pendant des années pour agrandir les fractures américaines.

Dans les nouvelles de Adjei-Brenyah, la parole officielle, juridique, historique, peut tuer ou meurtrir encore et encore, mais la parole humaine, celle qu'on donne intuitu personæ, celle qui nécessite qu'on se mette en état d’attention à l'autre qui parle et à qui l'on parle, est source de reconnaissance, de soin, d’apaisement. C'est parce qu'ils ne se parlent pas que les humains souffrent, c'est parce qu'ils ne s'écoutent pas qu'ils se divisent en clans irréconciliables ou parviennent à chosifier l'autre jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un obstacle ou un moyen.

C'est parce que le monde et singulièrement les États-Unis d'Amérique ont oublié l'évidence aristotélicienne d'une politique de la parole et de la raison que vivent et survivent les atrocités qu'on y observe.


Friday Black, Nana Kwame Adjei-Brenyah

L'avis de Feyd Rautha

Commentaires

Lhisbei a dit…
Je suis dedans (donc je ne lis pas ton billet) (et sinon c'est FeydRautha (les Harkonnen peuvent être un poil susceptibles ;) )
Baroona a dit…
FeydRautha m'avait fortement donné envie, maintenant j'ai juste envie de le lire au plus vite. Ça a l'air vraiment fort.
(j'applaudis particulièrement tes deux derniers paragraphes)
Gromovar a dit…
Oups ! C'est vrai.
Gromovar a dit…
Grazie mile, Baroona.