Je n'aime pas les grands - Pierre Léauté


1919, la France vient de perdre la Grande Guerre. Elle signe l'humiliant traité de Berlin qui lui fait porter le poids du conflit et la condamne notamment à de fortes réparations (dont Keynes prédisait dans le réel le caractère néfaste, dès 1919, dans Les Conséquences économiques de la paix).

Rentre de la guerre le Poilu Augustin Petit, soldat de base aussi petit que son nom le suggère, rendu borgne par une blessure (un peu comme Hitler qui fut aveugle un moment et tout à fait comme J-M Le Pen).
Pour Aurélien, victime depuis toujours des railleries de ses contemporains et du mépris de sa famille en raison de sa taille, les responsables du désastre sont les Grands, les Perches ou Perchards, trop gourmands de rations et visibles par-delà les tranchées. Sur ce postulat explicatif, Aurélien développe une « théorie politique » visant à rendre leur honneur aux Petits contre la dictature des Grands. Et sur fond de nationalisme blessé et de volonté revancharde, il gravit rapidement les marches du pouvoir jusqu'à devenir Président de la République puis empereur de la France sous le nom de Napoléon IV, pour un empire qui doit durer mille ans si on l'en croit.

A travers la vie et l’œuvre d'Augustin Petit, Pierre Léauté réécrit, en la retournant, l'histoire du nazisme. Il fait de la France l'Etat totalitaire revanchard qui va déclencher la Seconde Guerre Mondiale et reprend presque un à un tous les mécanismes qui conduisirent Hitler au pouvoir et guidèrent sa marche à la guerre hégémonique.
Dans une approche brechtienne à la Résistible ascension de Arturo Ui, il choisit le registre de la farce, et ne recule devant aucun excès dans le ridicule dans le but évident de montrer que la désignation de boucs émissaires (dont les totalitarismes sont si friands parce que, comme l'a montré Girard, elle est un moyen facile de refaire l'unité du corps social, et que, de plus, les totalitarismes sont par nature paranoïaques comme l'a démontré Arendt) est toujours fondamentalement absurde dans son énonciation comme dans ses justifications (« On dit que vous blâmez les grands...C'est ridicule, pourquoi pas les gros barbus ? »).
La farce sert aussi à démythifier le totalitaire et ses pompes par la mise en évidence du caractère intrinsèquement puéril et absurde de ceux-ci (je suis presque tenté de dire anal même, je crois que Wilhelm Reich a dû le faire pour moi), à leur ôter tout pouvoir symbolique en montrant quel ridicule est le leur. Ridicule tout l'est, du nom du parti à son drapeau, ses symboles, ses hymnes, etc.

"Je n'aime pas les grands" est donc un roman intéressant, une uchronie dont la fonction explicite est d'expliquer que nul peuple n'est immunisé contre la tentation totalitaire (là encore, Adorno, Milgram et tant d'autres ont travaillé sur ces vérités dérangeantes).
Lui est assignée une seconde fonction qui est de mettre en garde, de dire en un mot, à la suite de Brecht, que « Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde ». On le comprend à la fin quand, des décennies après la fin de la guerre et la fuite de Petit, ses idées réapparaissent en même temps que surgissent dans le débat public des négationnistes et qu'une petite fille de l'homme entre en politique (comme le firent Marine Le Pen – fille – et Marion Maréchal – petite-fille) avec le soutien d'un nombre de plus en plus grand de Français.

Si j'ai un doute sur "Je n'aime pas les grands" il porte sur sa cible. Qui est le lectorat du roman ?

Si on connaît bien l'histoire de l'ascension d'Hitler et de la montée à la guerre, on retrouve à quelques détails près tout ce qu'on savait déjà, parfois avancé de quelques années. Le blessé revanchard, le traité humiliant, la honte nationale, les débuts timides, la République faible et l'agitation politique, les mentors politiques et les soutiens financiers (dans une scène qui rappelle L'ordre du Jour d'Eric Vuillard), les camarades de la première heure, les SA, la manipulation de l’opinion qui conduit au soutien populaire, l'incendie fondateur, le coup d'Etat raté et la prison, le krach boursier, le Nid d'aigle (ici Nid du Poussin), les films, Leni Riefenstahl, le livre programme (mon Destin), la construction d'une légende, les lois raciales (ici phénotypiques), la nuit des longs couteaux, les SS, les JO, la lâcheté des démocraties (comme aujourd'hui face à un totalitarisme d'une autre nature), les annexions, l'embrigadement des jeunes, les camps, la pacte germano-soviétique et sa trahison, le soutien de Mussolini, le sauvetage du même, la fin du même encore, sans oublier les V2, l’imbécillité stratégique, le débarquement, le « suicide », le procès, la partition, etc. Tout est travesti et retourné mais tout est là.
Reste alors la farce mais 370 pages de farce, c'est long. J'ai un peu peiné sur la fin.
Et si on ne connaît pas bien cette histoire, on risque de s'interroger sur ce qui est invention et ce qui est réalité décalée, et si c'est le cas, de combien. Ca peut éloigner du récit. C'est un risque.

Si on est lycéen ou collégien, l'ouvrage est sûrement fort utile, car en passant par le biais de l'humour il amène à réfléchir sur les mécanismes qui conduisent au totalitarisme, ici comme ailleurs, avant comme aujourd'hui, d'autant que l'éditeur met à disposition un Guide pédagogique long et très bien fait pour en faciliter l'étude.
Mais alors pourquoi tant de références obscures pour ce public à de vieilles gloires (Léon Zitrone, Pierre Bellemare, ou Jambier) ou à des faits de la vie politique qu'ils risquent fort de ne pas connaître (reprises décalées de citation de Sarkozy, de titre de Treirweiler, entre autres) ?

"Je n'aime pas les grands" est donc imho un travail intéressant en quête de public identifiable, je lui souhaite d'en trouver un suffisamment large pour que son message passe.

Je n'aime pas les grands, Pierre Léauté

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