Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

En quête de Jake - China Miéville


"En quête de Jake" est un gros (350 pages, assez aérées néanmoins) recueil de nouvelles de China Miéville. Il contient treize textes, dont Le Tain qui fait presque cent pages, et un petit comic strip intitulé Sur le chemin du front dont je n'ai pas compris le point.
Pape du New Weird depuis Perdido Street Station, Miéville livre ici sa vision du monde, un monde comme vu à travers un verre déformant.

Quelques récurrences donnent une cohérence d'ensemble aux textes rassemblés ici.

D'abord, Miéville est essentiellement un peintre de l'urbain. Ce que raconte Miéville, la plupart du temps, c'est la ville, et plus précisément Londres qui est son Urbs, celle où tout se passe et vers laquelle tout converge.

Mais la Londres de Miéville est différente, intrinsèquement. Usant de ce qu'un marxiste tel que lui nommerait Dévoilement, Miéville livre ici la vérité non des rapports sociaux mais de la ville comme espace historique et lieu de mystère. Par le biais du fantastique, Miéville livre une vision diachronique d'une Londres dont le passé est accessible à travers une fenêtre magique par exemple.

La ville de Miéville recèle aussi, sous son apparence anthropocénisée, un formidable potentiel d'extranéité survivante, détectable dans des formes inédites de paréidolie ou dans les murs d'une pièce aveugle, comme dans le Yellow Wallpaper de Charlotte Perkins Gilman. Extranéité qui parfois fait contact avec la réalité quand s'ouvrent, dans le réel même, des fissures entre notre monde et un autre, derrière, dans lequel on peut tomber voire disparaître à jamais, dans les rues d'une Londres ravagée par une catastrophe.

La ville de Miéville, surtout, est vivante, au sens strict du terme, organique et mouvante. Elle a une mémoire, celle des soldats irakiens enterrés vivants durant la première guerre du Golfe par exemple, ou une volonté active, lorsque des rues sauvages – des Viae Ferae – s'y déplacent et s'y combattent dans une métaphore possible des lieux à la mode qui se déplacent et changent au gré des époques.
Elle l'est encore plus lorsqu'un familier orphelin de son mage fait feu de tout bois pour vivre et grandir, recyclant les composants, organiques ou non, trouvés sur son chemin pour ce faire. Entre golem enfui et Lestat se régénérant dans les marais de Louisiane.

C'est de privatisation du monde aussi dont il est question ici – Miéville oblige. Si dans un monde néo-libéral tout est privatisable, pourquoi ne pas privatiser aussi Noël, la fête même, ses décorations, ses chants, impossible à utiliser sauf à payer la licence officielle. La plupart des gens, incapables de se payer Christmas™, doivent se contenter d'ersatz tels que XmasTym, JingleMas or Coca-Crissmas. Jusqu'à la révolte et l’intervention de Red and White Blocks dans un texte qui évoque autant Jean Baret que le Philip K. Dick d'Ubik.
Recherche du profit aussi quand, en dépit d'événements surnaturels tragiques, on décide de rouvrir un lieu manifestement dangereux à l’intérieur d'un IKEA.

C'est aussi de complots, d’organisations aussi discrètes que puissantes que parle l'auteur.
Qu'un lanceur d'alerte essaie de mettre à jour une entreprise de charity-washing ou qu'un homme remplisse de mystérieuses missions dont il ne sait jamais si elles servent le bien ou le mal (transposant ainsi au complotisme la notion marxienne d'ouvrier parcellaire), il y a derrière ce qui se donne à voir une volonté, des objectifs, des moyens de coercition qui paraissent aussi inaccessibles à l'humain ordinaire qu'insurmontables par lui.

Enfin il y a aussi une domination, totalement inattendue, qui explose (sens de l'Histoire ?) dans une révolution revancharde et destructrice. Quand les reflets des miroirs – dont certains ne sont que des fragments, mains ou lèvres amputées de tout corps –, quand ces imagos, contraintes de prendre nos formes, de mimer nos mimiques, de reproduire sans marge de manœuvre aucune la moindre de nos postures, parviennent enfin à quitter leurs prisons et à se venger de millénaires non d'enfermement mais d’esclavage, la ville est prise, conquise, transformée de fond en comble, presque aussi vite que dans 28 Days After, et seuls des plans fous peuvent laisser entrevoir une solution, en partie non satisfaisante. Le Tain, qui conclut ce recueil, est un long texte sous tension qui fournit de surcroît une explication originale à l'absence de reflet des vampires.

"En quête de Jake" est un recueil intéressant qui brasse sous de multiples formes les thématiques chères à Miéville et les rend plus facilement accessibles que dans un roman, pour peu qu'on accepte de n'avoir pas toujours de réponse complète ou de solution univoque.

En quête de Jake, China Miéville

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