Macha ou le IVe Reich - Jaroslav Melnik


An 3896. Dans le IVe Reich, Etat mondial et déjà millénaire.

Dimitri Ojine possède une ferme dans laquelle il vit avec sa femme et son fils presque adulte. Il est aussi, par choix, journaliste pigiste à La Voix du Reich pour lequel il écrit des articles sur l'excellente productivité des abattoirs qui permettent à chacun de manger à sa faim (des textes qui ressemblent aux articles de la Pravda sur les kolkhozes).
Dans le IVe Reich vivent deux types de bipèdes. D'une part les humains, comme vous et moi, d'autre part les stors, qui nous ressemblent comme deux gouttes d'eau mais ne disposent d'aucune culture autre que leur nature et servent de bêtes serves et d'animaux de boucherie. Les humains du Reich possèdent, et sont servis, à titre individuel, par de nombreux stors ; ceux-ci étant par ailleurs élevés aussi de manière intensive pour l'abattoir. Quant aux fermiers comme Dimitri, ils abattent leurs stors régulièrement pour leur consommation personnelle, et s'occupent aussi de la reproduction de leur cheptel, toutes choses qui se faisaient historiquement avec les porcs, les lapins ou les poulets.

Et puis voilà que Dimitri, un homme mal marié mais sinon parfaitement intégré jusque là, se sent une espèce d'attirance pour Macha, une jeune et jolie store, et que, parallèlement, apparaît dans le Reich un Mouvement Humaniste Conservateur qui conteste la qualité animale des stors et veut leur rendre leur dignité et leur humanité. Dimitri se trouve emporté par ces deux mouvements jusqu'à s'enfuir avec Macha vers un avenir dissident qu'il espère meilleur et plus juste. Il découvrira qu'il est parfois possible d'humaniser les stors et que le système ne peut supporter une telle vérité.

L'an dernier, Agustina Bazterrica écrivait, Cadavre Exquis, un roman clairement antispéciste mettant en scène des humains qui en mangeaient d'autres ravalés au rang d'animaux. Le roman, brut de fonderie, était d'une grande bêtise narrative qui rendait impossible toute suspension d'incrédulité. "Macha ou le IVe Reich" vise le même but de manière tout aussi évidente, mais il y ajoute des éléments philosophiques et un contexte éloigné qui le rendent moins improbable que l'autre ; on lorgne ici vers le conte philosophique à thèse – même si on peut adhérer aussi peu à la thèse.

Le IVe Reich, quatrième avatar du nazisme, est né de la fin de la guerre de tous contre tous, permise par l'extermination de la plus grande partie de l'humanité. La part restante fut alors divisée en peu d'humains et beaucoup de stors (des humains élevés comme on élève des bêtes qui, en peu de générations, en sont de fait intellectuellement devenues). Depuis, l'humanité vit le post-humanisme, une « fin de l'Histoire », dans laquelle il n'y a plus de conflit interhumains, plus d'Etat coercitif, plus de travail sauf volontaire et bénévole. Personne ne travaille pour personne, personne n'est l'esclave de personne, chacun est maître chez lui, libre dans une société libre, servi et involontairement nourri par d'innombrables stors.
Prospérité et douceur de vivre permises par le sacrifice des stors, que personne ne ressent comme tel car, rappelons-le, pour tous les stors sont des animaux. Toujours nus, ne comprenant que des ordres simples, les stors ne parlent pas, défèquent sous eux ou s'accouplent en public. Ils sont parfois pavoisés ou battus, comme ça se faisait dans les campagnes, mais parfois aussi traités avec douceur, tant que ça n'affecte pas l’inéluctabilité d'un destin qui les conduit à se retrouver un jour sous le couteau du boucher. Le monde vit grâce au stors sans lesquels son équilibre d'abondance libertaire disparaîtrait.

Le roman alterne les passages qui narrent « l'éveil » progressif de Dimitri avec des extraits (identifiés par une couleur mauvais papier) de journaux et de magazines qui rendent compte du débat qui agite une partie de la société depuis les proclamations des Humanistes Conservateurs.
C'est le roman d'un homme qui a réfléchi, et beaucoup lu Nietzsche (même si on peut se demander s'il l'a bien lu). Et c'est dans les pages jaunies qu'il énonce ses arguments et les oppose à ceux de ses contradicteurs, les autres servant peu ou prou d'illustrations.

D'extrait en extrait, la thèse de Melnik est livrée au lecteur. Je vais la développer ci-dessous.

 Il s'en prend d'abord à l'humanisme classique. Un humanisme amputé doublement pense-t-il. D'une part car il ne prend en compte que les humains et pas tout le vivant, d'autre part car il tolère et ne prospère que sur l’acceptation implicite de l'exploitation économique permise par la domination politique. Reprenant explicitement l'analyse marxiste de l'Histoire comme celle d'une lutte des classes éternelle dont la forme ne change qu'en fonction des changements dans l'infrastructure technique, « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur avec le capitalisme universel. », il s'attaque à ce qu'il pose comme fallacieux et antihumaniste dans la société antique esclavagiste, la société féodale à serfs, ou la société salariale. Dans chaque cas, dit-il, l'homme profite du travail d'autres hommes, l'exploite, le domine. Et tous les discours humanistes n'y changent rien.

Cette hypocrisie (qu'il appelle morale duale) culmina dans le nazisme qui prétendit, je cite, faire des hommes des choses, et le communisme qui voulut faire des hommes autre chose. Des deux -ismes outranciers du XXe siècle ne sortirent que meurtres de masse et enfermement concentrationnaire. Les deux s'effondrèrent. Mais le dépassement de ces utopies noires ne fut que de courte durée car, tentant de remplacer l'exploitation de l'homme par l'usage de la machine, l'humanité se précipita vers une apocalypse écologique à laquelle elle n'échappa qu'à grand peine. Les siècles passant, de nouveaux avatars du nazisme apparurent qui, finalement, triompha pour toujours et instaura un monde d’humains et de stors (mais il y a un twist final...chut).

Le post-humanisme de l'an 3896 a donc réglé le problème du Mal, de la Haine, de la Guerre, en créant ce que Nietzsche aurait appelé, peut-être, un surhomme. En dépassant l'homme, cette « corde tendue entre la bête et le surhomme », le  post-humanisme, qui descend du nazisme mais le tient en horreur car on y tuait des hommes, a mis fin à la subdivision en classes ou races, toujours inévitablement inférieures ou supérieures. L'humain de 3896 a depuis longtemps surmonté son animalité en la transférant toute dans les stors. Il ne connaît alors aucune culpabilité car, quand les nazis enfermaient et tuaient des hommes, fussent-ils inférieurs, c'était à des hommes qu'ils s’attaquaient, alors qu'ici, ce ne sont que des animaux qui sont exploités, auxquels personne de sensé n'attribuerait la qualité d'homme. C'est par le langage – en déniant l’appellation d'homme aux stors et en nommant pattes leurs jambes par exemple – qu'une telle réalité est créée. Il n'y a pas d'humain en soi, « pas de faits, seulement des interprétations », et alors donc, en déduit-on, pas plus d'animal en soi sur lequel nous aurions des droits.
Fi de cela. L'homme nouveau – le surhomme ? – du post-humanisme n'est ni un idéaliste ni un nihiliste, il est profondément du monde, sans ressentiment et sans cette morale aigre que Nietzsche décriait dans L'antéchrist. Au-delà du bien et du mal, il est en paix, heureux, égal à tous les autres dans un monde statique où chacun est libre. En rétrécissant le champ de l'humain, il a vaincu les contradictions que celui-ci porte en lui.

Melnik connaît bien Nietzsche. Il raisonne en terme « d'éternel retour ». Il établit comme lui un lien de filiation entre les morales classiques, judaïques, chrétiennes. Il pose comme lui que Jésus est le seul vrai chrétien qui ait jamais existé et que de l'Eglise naît tout de suite une forme nouvelle de domination ; mais, différence, là il regrette que le message d'amour universel de Jésus se soit limité aux humains au lieu de s'étendre à toute la Création – ce qui n'est pas le problème de Nietzsche.
Notons : Là où Melnik pêche, c'est sur le lien qu'il fait entre pensée de Nietzsche et nazisme, un lien que personne de sérieux ne fait même si les nazis ont tout fait pour en établir un.

Il pointe le fanatisme des religions révélées, y compris du christianisme sécularisé qu'est le marxisme si on y regarde de près, et partout il voit les mêmes effets : de l'Inquisition au Goulag la douloureuse imposition au réel d'un modèle théorique idéal et idéel.
Et pour lui toujours, c'est en raison de Mal fondamental que constitue la domination humaine sur les animaux que tout le reste devient possible.

Donc, toute la souffrance, des animaux d'abord et des hommes ensuite, est permise par le mensonge fondateur d'une nature au service de l'homme,  c'est à dire de la division première entre un inférieur et un supérieur, depuis la Genèse : « Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre ». De ce texte encore soumis à interprétations contradictoires découle le « Maîtres et possesseurs de la nature » de Descartes, lui aussi soumis à diverses interprétations.
Et partant de là, de la cruauté envers les animaux peut apparaître sans grande peine celle envers les hommes. Car si tous les êtres vivants sont fondamentalement égaux, il ne faut que peu d'imagination pour passer de la domination absolue sur les animaux à la domination absolue sur les hommes. Ce n'est qu'en rétrécissant le champ du sensible digne de respect et en le réservant aux humains que les hommes peuvent exploiter les animaux – ce qui est la thèse des antispécistes. Il suffirait, disent-ils, d'élargir le champ pour comprendre que les animaux sont nos semblables, nos prochains, et alors les traiter comme tels. Ne pas le faire revient alors à vivre comme des nazis qui s'ignorent.

Melnik prône donc une morale du respect de la vie sous toutes ses formes et, devant l'horreur que ressentent ses héros à manger « comme des cannibales » d'autres hommes, il invite le lecteur à s'interroger sur sa propre monstruosité lorsqu'il mange des animaux qui, s'ils ne disposent pas de la parole, de ce logos qui signe la raison, n'en sont pas moins, comme en dispose depuis peu le Code Civil, « des êtres vivants doués de sensibilité » (ce qui, en fait, ne change pas grand chose d'un point de vue juridique à court terme). Ces humains du Reich qui utilisent et mangent les stors, c'est toi, lecteur, qui utilise et mange les animaux.
Opposant dans les débats qu'il met en scène une éthique de conviction (morale) à une éthique de responsabilité (utilitariste), il suggère sa préférence pour la première quand bien même elle aboutit à renverser complètement l'ordre social et pose même la nécessité d'un tel renversement, permis par un renversement préalable de toutes les valeurs, une anti-transvaluation qui aurait fait tomber Nietzsche de sa chaise.

La fin est presque une mise en image du slogan « un autre monde est possible », un monde dont tu devras décider, lecteur, si c'est celui dont tu veux ou pas.

Intéressant bien qu'un peu verbeux dans ses parties théoriques, le roman est un peu nunuche quand il raconte « l'éveil » de Dimitri et l'humanisation de Macha. Il se lit sans déplaisir pourvu qu'on accepte d'entrer dans un monde dont la distinction humain/stor forme le gros et dont on peut se demander comment il fonctionne concrètement. Et si on n'est pas déjà saoulé par le parallèle constant que font les antispécistes entre camps de concentration, élevages, et abattoirs. Mais, redisons-le, nous sommes ici dans un conte philosophique, alors l'indulgence est de rigueur.

Macha ou le IVe Reich, Jaroslav Melnik

Commentaires