lundi 21 janvier 2019

Etat de nature - Jean-Baptiste de Froment


"Etat de nature", le premier roman de Jean-Baptiste de Froment, est, disons-le, la sensation de ce début d'année 2019. En temps de GiletJaunerie, il apparaît comme prémonitoire, ou au moins largement symptomatique de ce qu'on peut dire aujourd'hui de la France, de son appareil politique, et de la relation entre les deux.
Pour ce qui est de la biographie de l'auteur – haut-fonctionnaire et élu notamment – qui fait tant frétiller la presse écrite, on se reportera à Wikipédia ; je n'écris pas le Quid.

Parlons du roman alors.
France contemporaine, ou presque. Un hic et nunc légèrement décalé par rapport à celui que nous connaissons.
La France est présidée par La Vieille, qui, à son troisième septennat, ne gouverne plus guère. Le vrai pouvoir est entre les mains du Commandeur – Claude –, peu ou prou un Secrétaire Général de l'Elysée. Un homme de l'ombre, un administratif pur, qui a réussi à capter à son profit, sous prétexte d'expertise et de coordination entre les ministères, le réalité de l'exercice du pouvoir. Pour complaire à Farejeaux, boss politique du département de la Douvre, il lui offre la tête de la jeune préfète Barbara Vauvert qui s'était piquée d'aimer le département et les gens qui l’habitent, et en était aimée en retour.
Il n'imagine pas alors que cet acte, anodin pour lui et accompli dans le seul but d'entretenir le lien de suzeraineté qui le lie à son féal d'outre-périphérique, engendrera une réaction en chaîne qui mettra la Douvre en révolte, le pays au bord de la guerre civile, et poussera Barbara vers la magistrature suprême.

Disons-le tout net, si je n'aime guère l'expression – usée jusqu'à la corde – de roman jubilatoire, ici elle est de mise.
"Etat de nature" est drôle, aussi drôle qu'il est pertinent, voire plus encore.

"Etat de nature", c'est d'abord une galerie de personnages, de trognes, inoubliables.

Claude, le Commandeur, est un patricien romain. Tout le dit dans le texte, du cursus honorum qui fut le sien au passage du Rubicon, en passant par ses visions de triomphe. Entretenant des obligés qui sont autant de clients antiques, Claude dispose autour de lui d'une garde rapprochée qu'il nomme Gens Claudia – et qu'il réunit parfois au spa, substitut parisien des bains romains.
Misanthrope et obsédé par le pouvoir, Claude n'aime guère les autres, ne supporte pas longtemps la médiocrité, et vit passionnément dans le luxe – ce vrai luxe qui n'est pas le prix élevé mais la perfection des choses et des services.

Face à l'ogre qui finit par se découvrir la volonté de prendre le premier rôle, Barbara est brillante, jeune, charismatique. Préfète en rupture de ban, femme qui fut du peuple et se veut pour le peuple, elle est compatissante comme ne le sont pas Claude et ses proches, elle aime les gens autant que ses antagonistes aiment l'ordre et les structures. Les gens le lui rendent bien, ils la suivront.

La Vieille, elle, est de ces présidents dont toute la vie s'est passée à la tête de l'Etat, et dont d'aucuns dirent qu'ils étaient des « rois fainéants ». Inutile et inoffensive mais toujours capable de coups tordus.

Et puis, il y a les autres. Farejeaux, un de ces barons locaux indéracinables qui finissent par ressembler aux charcuteries de leur terroir, Arthur, le philosophe écolo-techno qui écrit des pamphlets et ne sait trop que faire vraiment, Mélusine, la pasionaria marxiste révolutionnaire qui se lève chaque matin en espérant que le prochain soir sera enfin le Grand. S'y ajoutent quelques seconds et troisièmes couteaux corvéables à merci qui gravitent autour de ces étoiles noires, plus l'omniprésent JP Barte, le spin doctor qui n'a d’allégeance qu'envers lui-même et qui, comme tous ceux de sa profession, est le vendeur de pioches de la ruée vers l'or – autrement dit le seul qui gagne à la fin.

Et c'est dans la Douvre, où fut écrit le pamphlet d'un Arthur retourné à la terre, que commence l'insurrection dont d'aucuns disaient qu'elle venait. Contre la fusion d'avec le département voisin, vécue comme un oukase parisien de plus pris sans concertation, caractéristique du mépris de l'Etat central pour les sensibilités locales ; contre l'éviction de la préfète que le département avait adopté ; contre des siècles de mise à l'écart depuis que la révolte d'Adamont le Borgne s'était achevée dans le sang. C'est cette histoire de révolte ancienne et en sommeil qui se réveille aujourd'hui, à cause d'un excès d'indifférence et de quelques démonstrations de morgue de trop. Car ici, dans ce trou du cul du monde plus proche même du Zambèze que de la Corrèze, dans ce trou du cul du monde qui est comme un distillat de la diagonale du vide, on n'a pas la mémoire nationale de la Révolution Française, ni celle plus senestre de la Commune, ici c'est d'Adamont le Borgne et de la Guerre de Cent Ans qu'on se souvient.

"Etat de nature", c'est aussi une description fine d'un milieu et de pratiques par un auteur qui les connaît bien.

De coups bas en manipulations, de Froment décrit un monde politique fait de faux-semblants, de manipulations, de trahisons. Ivres de pouvoir et jamais rassasiés par lui, les crocodiles qui infestent le marigot sont des animaux à sang froid auxquels il ne faut jamais tourner le dos sous peine de mort. Sûrs de leur fait et de leur droit, adoubés par leur réussite au concours de la plus prestigieuse école d'administration qui les fit entrer dans la Noblesse d'Etat que décrivait Bourdieu, ils ont quitté le monde de la roture, n'y retourneront jamais, ne sont plus capables de le voir, de l'entendre, de le comprendre. Rien d'étonnant si la colère gronde alors. Mais qu'en sortira-t-il ? Qui, sinon un autre cavalier pour remplacer un cavalier désarçonné ? L'important c'est de croire au changement. Le changement, c'est dans la tête.

Roman pertinent, "Etat de nature" est aussi un roman vraiment drôle, rythmé de surcroit par une construction en chapitres courts et alternés qui en fait un page turner.
Caustique, pince sans rire, l'auteur y croque ses personnages comme un caricaturiste impitoyable. C'est exquis à lire. Même les salauds le sont tellement que ça prête à rire (à tort sûrement).
Jamais complètement réalistes, les situations se développent parfois dans un excès comique proche du non-sens qui rappelle les bons moments de Boris Vian.
C'est d'une fantaisie qu'il s'agit, presque d'une fable morale et édifiante. Mettez des têtes d'animaux aux personnages et on pourrait être chez La Fontaine.

Etat de nature, Jean-Baptiste de Froment

4 commentaires:

TmbM a dit…

Voilà qui donne fichtrement envie. Je signe !

Gromovar a dit…

Enjoy :)

Baroona a dit…

Ça se situe où dans la chronologie du "Trône de fer" ?

Gromovar a dit…

Imagine Barbara c'est la Khaleesi, la mère du peuple.