Cauchon - Dorison - Delahaye - Parnotte

Le 23 mai 1430, après un an de campagne militaire victorieuse, Jeanne d’Arc est capturée par les Bourguignons, alliés des Anglais, lors d’une sortie hasardeuse au siège de Compiègne. Vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg pour la somme de 10000 livres tournois, elle est conduite à Rouen afin d’y être jugée pour hérésie, entre autres chefs d’accusation dont le très scandaleux « port d’habits d’homme ». C’est l’évêque Pierre Cauchon qui a négocié cet achat pour le compte des Anglais, contre l’Inquisition qui voulait la juger elle-même. C’est Pierre Cauchon aussi qui présidera son procès, à Rouen, entre février et mai 1431 ; il s’agira, lors de ces audiences, de démontrer que l’inspiration de celle qu’on nommait « La pucelle » ne venait pas de Dieu et des saints mais bien plutôt du diable. C’est cette histoire que racontent Xavier Dorison, Louis-David Delahaye et Joël Parnotte dans l’imposant album Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc . A la lecture du mag...

Dans la tête de Vladimir Poutine et pas celle de Malkovich

"Dans la tête de Vladimir Poutine" est un essai très instructif pour qui veut comprendre ce qui anime le leader du Kremlin et savoir ce vers quoi il tend.

Au long d’un texte documenté de 170 pages, l’auteur, l’agrégé et docteur en philosophie Michel Eltchaninoff, analyse les discours de Poutine, les met en relation avec ses actes, montre comment ils évoluent, tant au fil du temps qu’en fonction du public auquel Poutine s’adresse, quels rapports entretiennent ces discours avec des courants historiques ou plus contemporains de la pensée russe.
C’est cette mise en relation qui est passionnante et fait la richesse de l’ouvrage.

De la « verticale du pouvoir » à la « dictature de la loi »,  Eltchaninoff décrit un autocrate pseudo-libéral fidèle à l’ordre soviétique pourvu qu’il soit détaché du communisme, un chef d’Etat préoccupé par la reconstitution, éventuellement sous des formes nouvelles, d’un empire qu’il a vu s’effriter, un conservateur (réactionnaire ?) tout plein de russitude, obsédé par la morale issue de l’orthodoxie, la crainte d’une décadence des valeurs « à l’occidentale » et le souci démographique, méfiant envers un Occident perçu comme menaçant, tant par ses actes que par les valeurs qu’il véhicule, et qu’il faudra bien un jour combattre, ainsi qu’attiré par une Asie qu’il considère comme une partie essentielle de la terre russe et une zone de coopération internationale évidente.

Inspiré par quantité de philosophes qu’il utilise ad hoc en fonction de l’objectif visé (l’usage qu’il fait de Kant est éclairant), citant Pierre Le Grand en l’interprétant à sa guise, louant les écrits d’Ivan Ilyine et sa vision essentialiste et belliciste du peuple, Poutine - plein d’une culture militariste, ancien du KGB-FSB qu’il considère comme le corps d’élite qui peut soutenir la nation et l’Etat, a fortiori après qu’ils aient été débarrassés des oripeaux du marxisme-léninisme – pose la chute de l’URSS comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ». Car – reprenant ici des thématiques fichtiennes - la chute a coupé des millions de  russes de sang ou de langue de la mère patrie.

Le propos, prétendument  humanitaire et compassionnel - même s’il rappelle Dantzig - finit par justifier un rêve impérial de reconstitution au moins partielle des frontières historiques, d’autant que, d’après Ilyine, certaines « tribus » sont inaptes à devenir des Etats et doivent rester sous le contrôle d’Etats voisins. L’Ukraine ou la Géorgie en savent quelque chose.
Il justifie aussi une pratique du pouvoir de plus en plus autoritaire, tendue vers cet objectif. Impérialisme donc, même si l’impérialisme de Poutine, loin d’être archaïsant, nostalgique, ou utopique, s’intègre discrètement mais pleinement à l’économie de marché car sa doctrine est économico-centriste (fondée sur la recherche de ressources nouvelles pour participer pleinement au capitalisme mondial).

La force de la démonstration impose de lire le livre. Une recension n’en rend pas l’intérêt. Si néanmoins certains voulaient s’en tenir là, je conclurai en citant presque in extenso la description de Poutine qu'en donne l'influent eurasiste Alexandre Douguine :

« Tout d’abord, Poutine, avec son éducation soviétique et son expérience du KGB, est un homo sovieticus. Dans sa vision du monde, le monde capitaliste est un ennemi. Sur cette base, il a ajouté une couche de nationalisme russe impérial et conservateur issu du mouvement des Gardes Blancs de l’émigration, et notamment Ivan Ilyine, qui était opposé aux eurasistes » Mais … « Poutine n’est pas anticommuniste comme l’était Ilyine. Bref la promotion d’Ilyine n’a qu’un rôle technique, interne : c’est une pensée primitive pour des gens primitifs » … De plus « Poutine veut réaliser une union des royaumes chrétiens européens » sur un modèle prétendument inspiré par la philosophe Vladimir Soloviev …
… Puis Poutine est eurasiste car « cette doctrine hérite de la tradition slavophile » tout en étant plus cohérente et surtout « touche le nerf le plus profond de l’histoire russe. L’eurasisme intègre ce qu’il y a de commun dans l’histoire blanche et rouge, monarchique et socialiste du pays », d’où « l’eurasisme prend aujourd’hui toute son actualité dans la confrontation entre l’Occident atlantiste et l’Eurasie ». Poutine mêlerait tout cela en y ajoutant un fort « réalisme sur le plan international qui lui permit par exemple d’élargir sa zone d’influence en s’emparant opportunément de la Crimée ».

Un être composite, tout de contrastes donc, en plus d'être une sorte de super-héros pour les gogos locaux ;)

Dans la tête de Vladimir Poutine, Michel Eltchaninoff

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