Les Divis - Brian Catling

Les Divis est le troisième et dernier tome du cycle de Vorrh . Il paraît en français dans une traduction de Nathalie Mège, toujours chez Outrefleuve. Tome 3 donc review forcément courte car tu sais ou devrais savoir, lecteur, de quoi il retourne lorsqu'on prononce, non sans frémir, le nom oublié et terrifiant de Vorrh. Brian Catling (récemment décédé hélas) y lie les fils de l'intrigue complexe qu'il avait tissés dans les deux volumes précédents. D'Ismael (étonnant, non ?)  à Modesta en passant par le professeur Schumann, Cyrena Lohr, Sidrus, ou l'incroyable Undeswilliams, tous sont là pour de dernières scènes qui, parfois, sont faites de flashbacks. Et n'oublions pas pour ce grand final, même si Dieu semble l'avoir fait, ces Ancêtres qui, après avoir failli, se sont endormis ou éparpillés à la surface de la Terre. N'oublions pas non plus que la Création dont nous faisons partie est menacée (par Dieu lui-même – spécial dédicace à Marguerite Imbert car

Les autres


Une fin d’après-midi de semaine, Robert Maitland, architecte talentueux doté d’une entreprise qui marche, d’une femme accommodante, d’un jeune fils, et d’une maitresse distrayante, roule trop vite sur une bretelle d’autoroute. Sa Jaguar dérape et s’écrase sous l’énorme réseau d’échangeurs et de passerelles sur lequel il roulait, dans une sorte de no man’s land envahi d’herbes et de déchets. Blessé, il comprend rapidement qu’il sera difficile de sortir de ces limbes en contrebas du monde, de ce lieu oublié et borné par un remblai bien raide pour une jambe invalide et des grilles métalliques irrémédiablement fermées.

Naturellement, Maitland tente d’escalader pour rejoindre la route, mais c’est si difficile. Et quand il y parvient, aucune voiture ne peut s’arrêter (la vitesse est grande et les distances courtes) si tant est qu’un conducteur voudrait avoir à s’entremettre avec ce qui ressemble plus à un clochard qu’à un libéral blessé.
Tel un Sisyphe débile, Maitland grimpe en vain, avant d’être renvoyé violemment au bas de la pente, plus blessé encore qu’au début de son odyssée. Malade, il sombre dans le fièvre et s’achemine vers une mort certaine lorsqu’il est « sauvé » par les deux étranges habitants du lieu.

Ce court roman de JG Ballard, au centre de la « Trilogie de Béton », reprend le thème de la métamorphose destructrice qui est au cœur de la trilogie.

Métamorphose d’un lieu où vécurent des hommes, et qui se retrouve écrasé par la modernité automobile bétonnière. Dans « l’île » de Maitland, au milieu des herbes folles, il y a un ancien cimetière, des jardins ouvriers, les restes des fondations de petites maisons, un vieux cinéma en ruine. Sous l’échangeur il y eut de la vie, des vies, avant que bulldozers et rouleaux compresseurs n’écrasent tout pour faire place aux déjections concrètes des Trente Glorieuses.

Métamorphose de Maitland, obligé pour la première fois de ralentir (jusqu’à l’arrêt), et de faire le point sur sa vie, son entourage, ses relations, les traumatismes de son passé. Et de réaliser à quel point il est, en fait, loin de presque tout ce qui constitue sa vie ; à quel point tout s’éloigne facilement, sans déchirement aucun.

Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le caractère hiérarchique et destructeur de l’organisation sociale. Le monde moderne a relégué sous les herbes les traces de l’ancien monde, il y a aussi expédié, même (et surtout, ce qui est plus grave) involontairement, deux rebuts de la société de la performance. Hors du temps réglé de la production, vivant littéralement des déchets de la « civilisation », ces exclus, qu’on n’appelait pas encore ainsi, survivent, cachés à la vue d’une société qui n’a que faire d’eux et à qui ils sont inutiles. Maitland, incursion de l’extérieur, leur apporte une forme contrôlée « d’abondance » grâce aux « trésors » stockés dans le coffre de sa Jaguar. Usant de son pouvoir transitoire d’améliorer l’ordinaire et des compétences qui en font un dominant dans le monde de la compétition, Maitland prend partiellement le contrôle du petit groupe et l’utilise à ses fins, raisonnant comme un habitant des étages supérieurs descendu par inadvertance au bas de la pyramide sociale. Tous n’en sortiront pas vivants.

Tenant autant du conte ou de la fable que du roman, "L’île de béton" est un texte convaincant, bâti en crescendo, qui mêle habilement visions réelles et effets du délire fiévreux pour imposer au lecteur l’image de l’épreuve d’un homme qui découvre combien il est facile pour quiconque de chuter hors de l’organisation sociale, à quel point il n’y a plus rien a attendre de celle-ci une fois dehors, et comment il est impossible d’échapper aux relations de pouvoir et de domination.
On y croise des personnages intrigants, torturés et brisés, qui, tels des fantômes ou des rats, vivent juste au-delà de la perception, si proches et pourtant invisibles, dissimulés derrière le voile d’ignorance que le monde moderne pose sur tout ce qui ne s’y adapte pas.
On s'y interroge sur le risque, non anecdotique, de les rejoindre.

L’île de béton, JG Ballard

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