jeudi 10 mai 2018

The Poppy War - R. F. Kuang


"The Poppy War" est le premier roman de Rebecca F. Kuang, une jeune Chinoise émigrée vivant aux USA depuis 2000 avec ses parents. Auteur débutante très prometteuse, elle est diplômée d'Histoire.
"The Poppy War" est aussi l'histoire de Rin, une orpheline de guerre que les vents mauvais de l'Histoire plongent au cœur d'un nouveau conflit qui surpasse en sauvagerie tout ceux qui l'ont précédé.

Empire de Nikara. 20 ans environ après la Seconde Guerre du Pavot. Rin est une orpheline. Elle vit chez les Fangs, qui ne l'aiment pas et l'utilisent dans le cadre de leur trafic d'opium. Ils s'apprêtent maintenant à la marier à un responsable des douanes qui pourrait faciliter leur trafic. Il est donc temps pour la pré-adolescente de fuir. Seule porte de sortie : le Keju, l'examen impérial qui donne accès aux plus prestigieuses académies, notamment militaires. Le Keju est incroyablement difficile, et les enfants de la classe dominante y sont préparés dès la petite enfance. Qu'importe, brillante et motivée jusqu'à la souffrance, Rin s'y prépare deux années durant, le réussit (sous le regard suspicieux d'autorités qui ne peuvent pas croire aux résultats d'une rien du tout comme elle), et part donc un beau jour pour la cité capitale de Sinegard où se trouve la plus réputée des académies militaires, celle qui forme les futurs généraux et stratèges de l'armée impériale.

Pauvre et suderone, elle y vivra une vie de misère sous le mépris des autres enfants, y trouvera un mentor qui l'ouvrira à la réalité surnaturelle du monde, puis la quittera, comme tous ses condisciples, quand la guerre s'invitera dans l'Empire sous la forme d'une invasion par la Fédération de Mugen, l'ennemi séculaire de Nikara, venu juste de l'autre côté de la mer. Elle entrera alors vraiment dans ce que les marines de Full Metal Jacket appelaient un monde merdique, une guerre « foupouda » qui la conduira à être témoin et partie d'horreurs qui dépassent son imagination.

"The Poppy War" est un début très intéressant, mais, si on connaît l'Histoire, un peu déroutant. Kuang y raconte une version fantasy de la Chine entre la fin du XIXè et la première moitié du XXème siècle ; c'est explicite, c'est volontaire. C'est donc de la Chine qu'il s'agit. Clairement. Et du coup, le lecteur est souvent dans la position étrange que provoquent (pour votre serviteur en tout cas) les romans à clefs, une position à mi-chemin entre l'immersion dans l'histoire racontée et la chasse sagace aux pépites dissimulées par l'auteur dans son texte. De ce fait, l'immersion n'est jamais totale, et c'est dommage. Mais tout dépend du niveau de connaissance qu'on a des faits travestis et de la concentration qu'on met dans sa lecture ; le ressenti est donc forcément différent pour chacun.

Le voyage de Rin dans le monde adulte commence par des examens impériaux qui dupliquent ce qui se pratiquait en Chine pour le recrutement des fonctionnaires d'Etat. Très sélectifs, inégalitaires, ils demandaient notamment une connaissance parfaite des textes classiques, dans une approche éminemment confucéenne.

Arrivée à l'académie de Sinegard, la plus sélective mais aussi la plus dure de toute, Rin vit une vie entre Harry Potter et le monde d'Ender (on pense aussi à Star Wars parfois avec ce maître qui doute, rendu inquiet par l'impétuosité de son disciple). Avec un début dans un internat, certains passages sont obligés (les inimitiés, l'ami, les profs alliés ou adversaires, le mentor), mais Kuang parvient néanmoins à rendre son texte original en y introduisant un étrange et facétieux professeur, Jiang, qui devient le mentor de Rin et l'initie à un shamanisme auquel l'empire ne croit pas. Dans l’enseignement de Jiang on reconnaîtra les principes de base du kung-fu (techniques à mains nues, pacifiques d'abord militarisées ensuite, style animaux, etc., Kuang est explicite ici au point de citer Bodhidharma, le fondateur mythique de l'art martial) ; on croisera aussi un panthéon de 64 divinités, clairement d'inspiration chinoise.

C'est à connaître ce panthéon, plein de dieux qui sont autant de forces primordiales qu'on ne contacte qu'à ses risques et périls, que Jiang forme Rin. Mais quand la guerre arrive, quand les étudiants de Sinegard, versés dans les troupes combattantes, doivent lutter pour leur vie et la protection des civils face à un ennemi supérieur en nombre et en équipement, l'approche pacifiste de Jiang ne satisfait plus sa jeune disciple.
Affectée à une unité de freaks dotés du même genre de pouvoirs qu'elle (car si l'Empire ne croit officiellement plus aux shamans, si le mythique Empereur Rouge les a fait disparaître, le Nikara actuel, gouverné par une impératrice bien peu claire, entretient un groupe de shamans qu'il utilise à des missions secrètes et des assassinats), Rin découvrira la vérité sur son pouvoir et ses origines, en même temps qu'elle comprendra de mieux en mieux les sacrifices et les horreurs (souvent dissimulés) qui constituent l'Histoire de son pays. De batailles en rencontres et de massacres en trahisons, elle assistera à des abominations sans nom qui la changeront au point de la conduire sur un chemin bien sombre.

Dans "The Poppy War", Kuang a voulu raconter l'Histoire récente de la Chine. Et c'est ce qu'elle a fait. Empire divisé, plusieurs fois envahi, sous le contrôle de chefs de guerre provinciaux qui se détestent au point de ne même pas parvenir à défendre leur pays d’une agression étrangère, académie impériale, examens classiques, arts martiaux traditionnels ou militarisés, « art de la guerre » d'après Sunzi. Il y a même un immense barrage en Nikara. Mais c'est surtout la « relation » sino-japonaise que Kuang a voulu dire. Invasion de la Chine par le Japon, sentiment de supériorité absolu des Japonais qui déshumanisent des adversaires même pas assez humains pour mériter le nom d'ennemis, « femmes de réconfort », massacre de Nankin, Unité 731, etc. Tout y est, sous le masque d'un récit de fantasy. Jusqu'à une vengeance chinoise qui, elle, n'advint pas dans la réalité.

"The Poppy War" est aussi une histoire de raison d'Etat, de mensonge d'Etat, de trahison d'Etat. Le pouvoir impérial et ses détenteurs ne sortent pas grandis du romans. Aussi indifférent au sort des peuples qu'à celui des individus, fussent-ils ses serviteurs les plus zélés, l'Etat prouve ici qu'il est bien ce « plus froid des monstres froids » que décrivait Nietzsche.

"The Poppy War" est enfin l'histoire d'une jeune fille confrontée aux horreurs de la guerre auxquelles s'ajoutent les affres des pertes et des trahisons. L'histoire d'une fille/femme à la volonté de fer qui n'hésite jamais à souffrir ou faire souffrir pour atteindre son but. L'histoire d'une femme qui s'engage sur un chemin aussi risqué que contestable. L'histoire d'une personnalité d'exception que des circonstances exceptionnelles conduisent à des actes exceptionnels.

A suivre, avec espoir, dans le prochain tome à venir.

The Poppy War, Rebeccas F. Kuang

6 commentaires:

De Livre En Livres a dit…

J'avoue, celui ci me tente énormément. Je n'en ai vu quasiment que des avis très enthousiastes jusqu'ici :P
Ton avis me renforce dans cette idée, je vais surement me le prendre assez rapidement ^^

Gromovar a dit…

Tu peux aller y voir. D'autant que si tu aimes la magie, il n'en manque pas ici.

Cédric Jeanneret a dit…

Il faut vraiment que je m'y penche.

L'auteur a publié un "trigger warning" sur son site d'ailleurs.

https://rfkuang.com/2018/05/13/on-the-necessity-of-brutality-why-i-went-there/

Gromovar a dit…

Article très intéressant qui est une belle réponse à l'article stupide sur Le tombeau des lucioles.

Cédric Jeanneret a dit…

et là je réalise rougissant qu'en fait je suis tombé dessus suite à un de tes tweets....

(bon je retourne lire des nouvelles pour préparer le programme de Coliopod en me disant que 7 jours de travail de suite et se lever à 5 heures du mat' un dimanche ce n'est pas bon pour mon cerveau....)

Gromovar a dit…

No prob, ça arrive, il est tôt.