jeudi 19 avril 2018

La ballade de Black Tom - Victor LaValle


De 1924 à 1926, durant le temps de son bref mariage avec Sonia Greene, Lovecraft vécut à New-York. Le lieu est ironique car le dandy wasp raciste de Providence s'y trouva alors à l'épicentre des migrations du début du XXème siècle, dans la Grosse Pomme, au milieu du Melting Pot. Revers de fortune, mariage malheureux, et obsessions xénophobes firent de ce séjour une douloureuse épreuve pour lui jusqu'à son retour dans son Rhode Island natal.

En 1925, encore à NY, il écrivit Horreur à Red Hook, un texte peu lié au mythe de Cthulhu, plutôt fondé sur des légendes occultes assez convenues, et d'assez faible qualité globale. Ce qui le rend notoire est qu'il est des textes d'HPL celui où son racisme viscéral s'exprime peut-être de la manière la plus explicite. On y trouve, dans ses descriptions du quartier de Red Hook et de la population cosmopolite qui l'habite, un rendu assez fidèle – et franchement consternant – de la manière dont il envisageait les populations étrangères fraîchement arrivées à New-York. Il suffit de lire le texte et de savoir qu'il est corroboré par le ton des lettres que Lovecraft écrivit à ses amis sur le sujet – sous l'entrée Red Hook dans Lettres d'Arkham par exemple (je tiens les scans à dispo pour qui les voudrait).

Et voilà donc que, presque cent ans après, Victor LaValle, un auteur Américain d'origine ougandaise, écrit sa version de Horreur à Red Hook, vue par les yeux d'un jeune Afro-américain, Tommy Tester, qui deviendra le terrifiant Black Tom.

S'il reprend lieux et personnages en y ajoutant celui de Black Tom, LaValle ne garde pas la structure de Horreur à Red Hook et il en change en partie l'histoire.

Dans "La ballade de Black Tom", le lecteur commence par faire la connaissance de Tommy Tester, un jeune afro-américain de Harlem qui tente sans grand succès d'être musicien et subvient à ses besoins, et à ceux de son père gravement malade, grâce à de petites combines. Elles le mettront en contact avec un Mal ancien, et lui feront connaître, pour le pire, Robert Suydam, un riche excentrique qui veut réveiller un Grand Ancien et dont il deviendra le « disciple ». Jusqu'à Red Hook, jusqu'à un assaut policier sur un antre du mal.

"La ballade de Black Tom" reprend les deux personnages principaux de la nouvelle originale (qui est plus courte). Elle reprend en partie la trame de l'histoire. Mais c'est à peu près tout. Et c'est pourquoi elle est lisible sans problème par quelqu'un qui n'a pas lu l'original ou n'est pas lecteur de Lovecraft. Au fil du texte, le lecteur est le témoin du préjudice constant que subissent les Noirs américains dans ce Nord qui, pourtant, avait prétendu se battre pour eux. Il y voit la misère de ces populations. Il y entend le mépris qu'elles subissent de la part de presque tous les Blancs, mépris qui peut aussi s'activer en agression physique ou s'exprime au quotidien dans le harcèlement exercé par tous les porteurs d'autorité, des policiers aux contrôleurs du métro. Dans ce monde de ségrégation spatiale et morale, il faut lutter au jour le jour pour survivre, apprendre à supporter son sort pour ne pas devenir fou, ne jamais répondre et toujours baisser la tête si on a l’intention de la garder sur ses épaules.

Ce monde, c'est celui de Tommy. Et lui, son truc c'est la débrouillardise. Mais une embrouille de trop et une rencontre impromptue le mettent en contact avec une réalité inconnue, celle d'êtres si anciens et si puissants que les humains ne sont rien pour eux, rien de plus que la pierre que Tommy ramasse à un moment pour se protéger d'une agression. L'indifférence, c'est ce que nous leur inspirons. Et Suydam, fou présomptueux qu'il est, veut réveiller l'une de ces entités. Il veut le faire pour le pouvoir, et il « vend » son projet aux marginaux discriminés de Red Hook comme la voie d'une revanche à venir, comme un moyen de renverser la table et de rééquilibrer les comptes entre Noirs et Blancs. C'est là qu'il ne comprend ni l'entité qu'il veut réveiller, ni son jeune disciple Black Tom.

Avec ce texte, LaValle offre une vision intéressante de ce que peut être une histoire du mythe débarrassée de ses oripeaux racistes – et même plus en l’occurrence. Il donne un visage, un nom, et une voix à l'un de ces non-blancs qui inspiraient un si vif dégoût à Lovecraft. Il tisse une histoire mieux construite que celle d'HPL – même si elle aurait mérité quelques développements supplémentaires, sur le personnage de Ma Att par exemple – et résolument inscrite dans le mythe, elle, alors que l'originale relevait plus de la psychanalyse qu'autre chose.
Il décrit finement une New-York à la Ragtime, et un Tommy Tester qui se change en Black Tom comme Malcolm Little devint Malcom X. En lieu et place de l'alphabet Aklo de Lovecraft, LaValle introduit l'authentique Alphabet Suprème de Clarence13X et Elijah Muhammad, alphabet militant censé donner un pouvoir sur la réalité par la réinterprétation des mots, et qui, ici, est source de pouvoir magique. Correspondance des sens : mots de pouvoir, mots de révolte, mots magiques qui façonnent la réalité ; c'est malin et bien vu, d'autant que Malcolm X et Black Tom partagent un même destin inachevé.

Ainsi, tout du long, La Valle mêle sans rupture ce qu'il veut dire sur le sort des Noirs et ce qu'il garde d'une histoire créée par un autre. Fait d'ingrédients qu'on aurait dit incompatibles, le gâteau est fort bon à l'arrivée.

Cerise sur icelui, LaValle se permet aussi quelques clins d'oeil pour les fans, avec un Mr Howard venu du Texas, ou un homme originaire du Rhode Island à qui la police conseilla de retourner à Providence si la ville lui convenait si peu. Le déménagement de Suydam de Flatbush à Red Hook – conforme à la trajectoire new-yorkaise de Lovecraft – se trouvait en revanche déjà dans le texte orignal.

Au final, un texte très sympathique qui prouve qu'on peut faire du « Lovecraft » militant et réussir, ce qui n'est pas toujours le cas. Il a obtenu le Shirley Jackson Award 2017 et le British Fantasy Award 2017, et il ne les a pas volés ; c'est à ses qualités propres que la novella les doit, pas au Lovecraft-cleaning en cours dans le petit monde toujours si moutonnier de l'Imaginaire.

La ballade de Black Tom, Victor LaValle

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Tiberix : Lu et approuvé il y a longtemps. En dépit du pitch très politiquement correct du 4e de couv’ (le point de vue d’une minorité lalalala) il s’agit d’une histoire sur l’oppression et la revanche traitée au plus près du sujet. La fin touche à ce que Laird Barron ou d’autres ont su réinventer autour du mythe lovecraftien. Pas un chez d’oeuvre, mais très très recommendable et plaisant.

Gromovar a dit…

Oui, une surprise plaisante.

Et, les 4ème de couv...