lundi 19 février 2018

Interview Isabelle Dauphin


Si certains ici se sont déjà demandés sur quelles bases je décidais de demander une interview (ils n'auraient vraiment rien d'autre à faire !), l'interview qui suit, d’Isabelle Dauphin, est une occasion de l'expliquer.

Isabelle Dauphin est un nom qui était inconnu jusqu'à il y a moins d'un mois. Puis, se trouve publiée dans Bifrost 89 sa nouvelle En finir, un véritable petit bijou de fantastique/weird. Un choc ! Le genre de texte où chaque mot est à sa place, et qui réussit à faire monter une vraie tension en très peu de pages ce qui n'est guère facile.

C'est l'un des critères. Quand un texte me rentre dedans, quand j'ai envie de prolonger le contact avec lui, quand j'ai envie d'en parler avec son auteur pour savoir d'où il l'a sorti, je demande une interview (quand c'est possible).
Voilà pourquoi, sitôt le Bifrost reposé, j'ai contacté les Anciens du Bélial pour obtenir les coordonnées d'Isabelle Dauphin à qui j'ai demandé une interview qu'elle a gentiment acceptée.

Bonjour Isabelle et merci d'avoir accepté cette interview. Tu viens de publier dans Bifrost ta première nouvelle fantastique, En finir. Un texte impressionnant par les émotions qu'il suscite. Je le conseille vivement à ceux qui ne l'auraient pas lu.

Pour commencer, peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs ?

Née femme, je m’efforce aussi de le devenir depuis un certain nombre d’années :-)
J’habite Paris mais je rêve souvent de vivre dans une grande maison à la campagne, avec feu de cheminée, bûches crépitantes, piscine et jarre bien sûr. J’ai fait des études de lettres, d’histoire de l’art et de bibliothéconomie (la bibliothéconomie est l'ensemble des techniques de gestion et d'organisation des bibliothèques, NdG : moi non plus lecteur, je ne connaissais pas le mot).

Je suis bibliothécaire, par conviction, parce que je crois sincèrement que les bibliothèques sont un lieu indispensable de sociabilité, de découverte et d’accès à la culture (je confirme, la meilleure décision de ma mère a été de m'inscrire à la bibliothèque municipale quand j'étais enfant, NdG).

Depuis quelques années, je partage mon temps entre travail d’écriture, de bibliothécaire et vie de tous les jours. J’écris depuis longtemps et régulièrement : des nouvelles, des romans (stagnants dans mes tiroirs), des séries de romances sur commande, mais aussi des chroniques de lecture ou de spectacle pour différents blogs.

Peux-tu expliquer en quelques mots, pour les futurs lecteurs, de quoi parle En finir ?

C’est l’histoire d’une femme, Marianne, qui, venue participer à une compétition d’apnée, se retrouve seule dans un lieu inconnu avec un service à rendre à l’amie qui lui prête sa maison pour le week-end : rapporter une jarre, ce qui s’avère plus compliqué que prévu. Marianne est une perfectionniste, un peu extrémiste, qui se fait un devoir de remplir sa mission jusqu’au bout. Malgré les difficultés grandissantes qu’elle rencontre, elle veut terminer ce qu’elle a commencé avant la compétition.

Le texte lorgne sur le weird. Es-tu une lectrice de ce genre ? Si oui, quels auteurs aimes-tu ? Plus généralement, ton texte appartient au fantastique. Es-tu une lectrice de ce genre ? Si oui, quels auteurs aimes-tu ? Plus globalement, hors de ces genres, qu'aimes-tu lire ?

Honnêtement, je viens de googliser discrètement pour savoir ce qu’est la littérature « weird » (Et dire que je suis bibliothécaire …) Mais bizarre oui, j’aime ce qui est bizarre dans la vie en général. Même si cela me ferait très peur si ça arrivait réellement, j’aime l’idée que les choses aient une vie propre. J’ai toujours aimé voir des formes humaines ou vivantes dans les arbres, les pierres, les objets. En répondant ça, je sens que je vais passer pour carrément weird !

Je n’en suis pas à avoir des hallucinations, mais il m’arrive souvent de distinguer ou de chercher à voir une deuxième face à ce qui est autour de moi, un peu comme ces dessins ambigus ou l’on peut voir deux visages selon la façon de regarder.  Ça, c’est pour le bizarre « naturel », celui qui nous entoure, comme cette huile foisonnante dans la nouvelle qui, finalement, prend le dessus et envahit l’humain.

Par ailleurs, le personnage de Marianne en lui-même est bizarre, dans le sens étrange et difficile à comprendre,  parce qu’elle renie toutes ses sensations et s’aveugle pour aller jusqu’au bout de sa tâche, aussi aberrante et destructrice soit-elle.

Pour répondre vraiment à ta question, malgré une tendance à classifier due à ma formation et mon travail en bibliothèque, j’ai du mal avec la notion de genres... Et en ce qui concerne En finir, c’est ma première tentative dans ce type de littérature.

Côté lectures, je citerais d’abord Maupassant avec Le Horla, que j’ai lu davantage pour l’auteur que pour l’aspect fantastique, Mary Shelley, Stephen King, Poe, Grimm, Boris Vian ou Buzzatti parce que l’absurde peut devenir parfois très curieux, mais aussi Marie N’Dyaye et Murakami. Mais si on y pense, beaucoup de textes sont souvent à la frontière du fantastique.

Plus globalement, je lis un peu de tout. Cela va être difficile de me restreindre à quelques uns mais si j’observe ma bibliothèque personnelle, en fiction, j’aime beaucoup Céline, Russel Banks, William Boyd, Philip Roth, Donna Tartt, Carson MacCullers, Nuola O Faolain, Siri Husdvedt, Jim Thompson, Samuel Butler, André Gide, Albert Camus, Jean Giono, Toni Morrisson, Michel Houellebecq,  Jean Anouilh, César Pavese, Raymond Carver, James Salter, Joseph Kessel, Laura Kasischke, Albert Cohen, Agatha Christie… Je viens de découvrir Ron Rash et je suis une inconditionnelle de Modiano depuis toujours.  Et j’en oublie !

D'où t'es venu le sujet, l'inspiration de la nouvelle ? Combien de travail a représenté son écriture ?

J’ai une jarre dans mon entrée, chez moi ! Plus sérieusement, j’ai pensé cette nouvelle à partir d’un lieu, d’une peur intime et d’un personnage qui serait confronté à ces deux éléments. J’y ai ajouté cet objet, la jarre, qui était pour moi aussi symbolique que bien réel. Dans ce texte, j’ai aimé travailler sur l’étrangeté qui surgit petit à petit, la nature indomptable, l’obsession et le déni permanent du personnage devant l’évidence et la réalité.

J’ai travaillé environ quatre semaines sur ce texte. Quand j’écris, je suis très lente. Je dois arriver à voir les choses dans ma tête pour pouvoir les écrire et je peux passer beaucoup de temps sur un paragraphe sans me rendre compte de l’heure qui tourne. Ensuite je l’ai laissé reposer. Puis je l’ai repris quelques mois plus tard sans toucher à la structure déjà en place mais en coupant et en précisant ce que je voulais dire.

Comment as-tu façonné le personnage de Marianne ? Es-tu toi-même une sportive de compétition ? Ou une personne de ta connaissance t'a-t-elle servi de modèle ?

J’ai essayé de me mettre dans sa peau : elle a un côté « bon petit soldat » qui à la fois m’intrigue et me touche. Elle tient sans doute plus de moi que je ne veux le voir mais je ne suis pas sportive de haut niveau. Nous avons certainement en commun d’aimer nager et une bonne dose de jusqu’au boutisme… J’ai aussi fait un peu d’apnée.

Pour la façonner, j’ai pioché autour de moi, mais sans copier quelqu’un en particulier, juste des traits par ci par là. J’ai surtout puisé dans des émotions et des sensations que je connaissais et qui m’ont aidées pour imaginer ses réactions face à la difficulté.

Que veut nous dire ce texte, dans ton esprit ?

Je crois qu’il parle de plusieurs thèmes qui sans doute se rejoignent : l’obstination, l’entêtement, le désir de contrôle sur les choses, l’obsession et le déni de la réalité. Un certain orgueil peut-être aussi.  Mais il parle essentiellement de ce désir que le personnage porte en elle de façon complètement inconsciente : cette volonté d’en finir, avec sa tâche et plus largement, avec sa vie.

En finir a été publié une première fois sur le site de la revue Saint Ambroise. Quelle en a été alors la réception ?

À ma connaissance, cette revue en ligne est plutôt confidentielle. Je n’ai pas eu d’écho particulier, à part les encouragements de quelques auditeurs et de mes amis venus m’encourager lors d’une soirée de lectures d’extraits organisée par la revue.

Comment as-tu décidé de l’envoyer à Bifrost ? As-tu envoyé la v1 ou l'as-tu retravaillée avant expédition ?

De par mon travail, je connaissais les éditions du Bélial et la revue Bifrost – qui est lue et souvent utilisée comme outil de sélection en bibliothèque, de même que les blogs spécialisés :-) –  mais je n’y avais pas du tout pensé pour ma nouvelle.  C’est un ami, très amateur de littérature de genre, qui m’a conseillé de la leur soumettre (un ami qui mérite nos remerciements, NdG).  Je n’ai pas réfléchi et l’ai envoyé en l’état le jour-même.

Peux-tu décrire le processus de sélection de ton texte ?

Long * !
À tel point que j’avais un peu oublié et surtout j’avais imaginé ne jamais avoir de réponse, – ce qui m’est déjà arrivé à plusieurs reprises avec d’autres types de textes chez d’autres éditeurs –. Aussi la surprise a été totale et magnifique quand j’ai reçu un mail positif avec des compliments, ce qui m’a étonnée, enchantée et fait rougir !
*J’ai compris depuis que la rédaction de Bifrost lit tout ce qui lui est envoyé, donc cela prend du temps. Conclusion : ne jamais se décourager.

Peux-tu décrire (l'éventuel) travail d’édition avec les bourreaux de Bifrost ?

J’ai peut-être bénéficié d’un traitement de faveur mais je n’ai eu affaire à aucun tortionnaire chez Bifrost. Au contraire !  Nous avons eu des contacts épistolaires très courtois, des bons vœux et un aller-retour de copies, dont l’une avec des signes cabalistiques de typo qui m’ont laissée perplexe. J’ai dû leur demander un glossaire pour décoder et pouvoir faire les corrections. Mais à part ça, tout a été très facile et harmonieux.

Comment décrirais-tu toute l'expérience ? Et que ressent-on quand on se voit publiée sur papier ?

Je dirais que c’était pétillant, joyeux et inattendu ! Mais cela m’a fait à la fois plaisir et un peu peur. Car mon texte allait être imprimé, lu par des amateurs exigeants et mon nom sur la couverture. Être « publiée papier » et sous mon nom touche deux ressorts étranges et paradoxaux : à la fois le besoin de reconnaissance inhérent à tout auteur je suppose, qui s’est vu ici satisfait et flatté d’être dans Bifrost et par ailleurs, le sentiment d’être soudain exposée et vulnérable (bien plus qu’en ligne ou sous pseudo) donc une certaine envie de me cacher...

Mais quand j’ai reçu le numéro 89 de la revue papier toute de bleu vêtue, j’ai été extrêmement fière. Et je le suis toujours.
Car c’est une forme de consécration, qui apaise, rassure, pose et encourage à poursuivre. Et qui me donne envie d’aller vers ces littératures, donc peut-être de travailler autrement que dans ma zone de confort.

Peux-tu nous dire si tu as d'autres textes sur le feu ou même juste à l'état de projet ? Si oui, de quel genre ? Si oui, de même taille ou plus long ?

Oui j’ai d’autres textes, certains dans mes placards, d’autres sur le grill et d’autres au frigo !
Outre un ou deux romans de littérature générale sous le coude (soumis sans succès à des éditeurs), des nouvelles à retravailler (j’aime beaucoup ce format) et des petits carnets de notes un peu partout, je suis en train de reprendre totalement un texte, en travaillant sur sa structure et sa trame avant de le réécrire totalement. Au final, si tout va bien, ça devrait donner un roman.

En parallèle, à titre de projet – mais je n’ai que l’image de départ et pas encore le sens de l’histoire qui va partir de là –, j’aimerais beaucoup retravailler sur la notion d’étrangeté dans un texte court et pourquoi pas, soumettre le résultat à Bifrost ! (Oui, NdG)

Je vais arrêter de te torturer. Sens-toi libre d'ajouter tout ce que tu veux maintenant.

C’était  un très agréable moment de partage plus qu’une séance d’inquisition. Et je suis très flattée d’être à l’honneur de Quoi de neuf sur ma pile et t’en remercie. Merci de ton enthousiasme pour ma nouvelle, merci de l’avoir mise en valeur sur ton blog et merci à tes lecteurs.

Le plaisir est partagé et l'enthousiasme véritable. Merci, et à bientôt j'espère.

4 commentaires:

Célindanaé a dit…

Merci pour cette interview très intéressante. Elle a de très bonnes références à littérature. J'espère revoir cette auteure bientôt.

Gromovar a dit…

Moi aussi. C'est pas tous les jours qu'on découvre une telle plume.

Brize a dit…

Chouette interview, qui prolonge de manière intéressante une nouvelle qui m’ a captivée !

Gromovar a dit…

Aha, tant mieux.