dimanche 25 février 2018

Cinq branches de coton noir - Cuzor et Sente


Douvres, 1944. Le soldat Lincoln Bolton est affecté sur une base où il « garde » des tanks gonflables pour leurrer les Allemands dans le cadre de l'opération Fortitude. L'opération a beau être capitale pour la réussite du débarquement, Lincoln et ses compagnons « d'armes » s'ennuient ferme. D'autant qu'ils ne sont pas dupes du fait que c'est leur couleur de peau qui leur vaut d'être à l'arrière des lignes combattantes. D'autant qu'ils subissent le mépris non dissimulé des officiers blancs qui les encadrent. Le NAACP a beau militer depuis des décennies, ses succès sont encore largement symboliques, dans le pays de Jim Crow, de l'Oiseau moqueur, et de l'ironique separate but equal.
De fait, et en dépit de l'existence du coloured-only et multimédaillé 761ème Régiment de chars – surnommé les Black Panthers en raison de leur insigne – ce n'est qu'en 1948, soit après la fin de la guerre, que la Président Truman imposera la fin de la séparation entre Blancs et Noirs dans l'armée.

Au pays, sa sœur Johanna tremble pour lui. Elle a déjà perdu tragiquement ses deux parents, militants victimes du conflit racial, elle ne veut pas perdre aussi ce frère qui ne rêve, comme beaucoup d'autres jeunes Noirs, que de monter au front pour prouver au peuple américain la bravoure et la valeur de sa fraction afro-américaine. Payer par l'effort et le sang une entrée incontestable dans la nation américaine, et accessoirement laver l'affront fait à Jesse Owens que le président Roosevelt refusa de recevoir à la Maison-Blanche pour ne pas froisser son électorat ultra.

Johanna étudie l'Histoire à l'université de Raleigh, en Caroline du Nord. Elle y découvre par hasard un journal intime vieux de deux siècles, du temps de la guerre d'Indépendance, qui révèle une étrange histoire. Si elle est authentique, elle pourrait enflammer la fierté noire et forcer les Blancs à regarder enfin leur histoire dans les yeux.

"Cinq branches de coton noir" est un récit de discriminations, de torts faits, de préjudices, étalés sur presque deux cent ans.
On y voit l'ancienneté des préjugés raciaux qui étaient déjà bien présents dans ces Treize colonies pourtant en passe de se libérer du joug de la couronne britannique, sous l'impulsion de Washington et de quelques autres, au nom de la liberté et du droit au bonheur (mais pas pour les Noirs visiblement). On y voit l'inégalité économique, l'inégalité juridique, le mépris ancré dans la certitude blanche d'une supériorité physique et intellectuelle intrinsèque, et la domination dans celle d'un ordre du monde voulu par Dieu qui aurait donné le Noir au Blanc pour le servir comme il lui a donné le reste de la Création.
On y voit que ces certitudes, qu'on peut qualifier d’obscurantistes, n'ont guère changé en 1944, 170 ans et bien des progrès plus tard (il n'est qu'à voir l'attitude ambiguë du Général Patton qui pourtant employa au combat le 761ème).
Et on peut légitimement se demander ce qu'il en reste dans les USA de 2018. D'une certaine façon, poser la question c'est y répondre.

"Cinq branches de coton noir" est aussi un grand récit d'aventure. Devenus des Monuments Men grâce à l'intervention de personnes influentes aux USA, Lincoln et ses deux compagnons afro-américains (dont l'un ressemble trop à Sammy Davis Jr. pour que ce soit accidentel) se lancent, sous la supervision d'un lieutenant blanc – il ne faut pas exagérer quand même –, à la recherche du premier drapeau américain. Et, mais ça seul Lincoln le sait (sinon on peut imaginer que cette mission n'aurait jamais existé), de la preuve qu'il contiendrait d'une revendication d'égalité afro-américaine aussi vieille que le pays lui-même.
De Douvres au siège de Saint-Lo, de la libération de Paris à la bataille des Ardennes, la petite équipe affrontera maints périls et paiera le prix du sang pour récupérer l'équivalent laïc d'une sainte relique, un drapeau original de Betsy Ross, dérobé par un mercenaire hessien lors de la guerre d'Indépendance avant de l'être à nouveau, longtemps après, par un officier SS en pleine spoliation de son propriétaire juif déporté.

"Cinq branches de coton" est une histoire rageante et triste. Rageante par le spectacle offert d'un traitement injuste que chacun connaît bien et qui ne change jamais. Rageante et triste car le sacrifice des héros ne sera pas payé de retour. Triste car on y meurt beaucoup (c'est ce que font le mieux les Noirs aux USA) et que les dites morts n'intéressent décidément pas grand monde. D'époque en époque, le prix de l'inégalité est la mort, le désintérêt blanc pour la mort noire est le même, et la vie d'un « nègre » ne vaut décidément pas grand chose, ni en 1776, ni en 1944, ni en 2018.

L'histoire, joliment dessinée, colorisée en monochrome, et bien scénarisée, se lit avec plaisir et émotion. C'est un vrai récit de guerre, agrémenté d'un fond historique qui lui donne un supplément d'âme. Si je devais trouver un (vrai) bémol, ça serait pour regretter que ce récit présenté comme histoire secrète ne contienne en fait aucun fond de vérité. Mêler vrai et faux aurait crédibilisé l'ensemble et l'aurait rendu intrigant. Ici, en dépit du fond historique, rien n'est vrai. Dans la réalité, pas d'acte de résistance initial en 1776, pas de mission secrète dans les Ardennes enneigées, pas de personnage de l'album (même la réalisation du drapeau américain par Betsy Ross est souvent considérée comme une légende plus qu'une réalité). Du coup, j'ai eu un peu l’impression de m'être fait avoir par un récit, bien mené certes, utile peut-être (mais est-il encore besoin de rappeler quoi que ce soit sur le sort des Noirs aux USA ?), mais finalement bien moins impliquant que celui, authentique, des Harlem Hellfighters raconté par Max Brooks. Après, ça, c'est moi. On peut simplement se laisser prendre par l'histoire et en profiter sans arrière-pensée.

Cinq branches de coton noir, Cuzor, Sente

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