samedi 27 janvier 2018

Persepolis Rising - James S.A. Corey - Blitzkrieg


"Persepolis Rising" est le septième volume de la saga The Expanse. C’est le premier volume de la troisième, et paraît-il dernière, trilogie.

Le roman s’ouvre trente ans après la fin du précédent.
Un équilibre semble avoir été trouvé au sein de l’Humanité.
Mars et la Terre – qui ont un peu pansé leurs plaies – cohabitent enfin pacifiquement dans une Coalition des planètes intérieures.
Grâce à la protomolécule, l’heure des Belters a sonné. Libérés de la tutelle des Intérieurs, les ex-OPA ont fondé l’Union des Transports. Cette organisation – dirigée par Camina Drummer – se veut politique mais non étatique ; elle se repose peu ou prou sur les forces armées d’une ONU qui a perdu beaucoup de sa superbe
Loin au-delà des portes, de nombreuses colonies humaines indépendantes se sont établies. Certaines prospèrent, d’autres sont juste à la limite de la survie, dépendantes d’importations régulières de biens manufacturés, de nourriture, de terres, ou de minéraux.
Fini l’ONU, fini Avasarala, les planètes intérieures sont trop loin de l’anneau des portes, le nouveau cœur battant du système solaire. L’Union des Transports, c’est là qu’est dorénavant le vrai pouvoir, celui de contrôler, par la biais de la station Médina, au centre de l'anneau, le trafic entre les mondes humains éparpillés. Holden et son équipage, plus vieux de trente ans aussi, gagnent leur vie en réalisant au coup par coup des opérations spéciales pour l’Union.

L’une de ces opérations, au début du roman, va consister à sanctionner la petite colonie de Freehold, un havre libertarien coupable d’avoir enfreint la règlementation de l’Union sur les droits de transit. Drummer y découvre qu’il n’est de société sans Etat que dans la littérature de Pierre Clastres, et que le pouvoir de tuer sans haine, juste pour sanctionner une règle formelle, fait de l’Union en proto-Etat, fut-ce à son corps défendant.
Cette opération va conduire Holden, une fois encore, à faire des siennes en adaptant à sa guise la mission confiée par Drummer.
Le casus belli entre le capitaine vieillissant et la jeune présidente n’aura néanmoins jamais le temps de se muer en guerre ouverte. Dès leur retour sur Médina, Holden et Naomi, fatigués par une vie dans l’espace décident de revendre leurs parts du Rocinante à leurs compagnons pour aller s’établir sur une planète solaire et se reposer enfin.
Mais, passées la vente et la nomination de Drapper comme nouveau capitaine du Rocinante, passés les adieux, la suite du plan restera à l’état de projet. Car une catastrophe arrive : Médina est attaquée par deux vaisseaux de conception étrange surgis sans crier gare de la porte menant à la colonie Laconia (Sparte pour les intimes).
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, Médina est prise et occupée par une armée disposant d’armes aussi mystérieuses qu’irrésistibles. Et qui contrôle Médina contrôle aussi bien l’accès à toutes les colonies que celui au système solaire dans son ensemble ; les agresseurs ne tardent donc pas à se diriger vers les planètes intérieures.

Avec ce septième tome, Corey remet en scène la flotte mutine de Winston Duarte. Si tous s’étaient piqués d’oublier l’homme qui avait trahi la flotte martienne avant de se réfugier derrière une porte avec un tiers des vaisseaux et des équipages martiens, lui n’avait pas oublié le système d’où il venait.
Sur Laconia, loin de tout regard, Duarte conduisait depuis trente ans un plan de conquête de l’espace humain. Création d’une dictature militaire froide et impitoyable, recherche scientifique de haut niveau à marche forcée, utilisation de la protomolécule pour créer de l’armement, quête de l’immortalité physique. Trente ans de préparation puis l’attaque, la conquête.
Une agression sur l’espace humain qui se présente avec la neutralité affectuelle d’une évidence :
« Duarte considère que l’Humanité a besoin d’une direction centralisée. Duarte institue l’Empire humain. Tout les humains font partie de l’Empire humain. Tous les humains se retrouvent donc sous la domination politique de l’Empire humain de Duarte. Toute tentative de s’opposer à cette évidence affirmée conduira à des actions de répression, strictement proportionnées (ce qui peut signifier des milliers ou des millions de morts). Rien de plus. L’empire ne veut ni tuer ni briser. L’empire veut diriger. C’est tout. »
Et c’est évidemment beaucoup trop. C’est une dictature absolue qu’impose l’Empire. L’Humanité, bien sûr, résistera de toutes ses forces…avant d’être vaincue par cet adversaire bien plus puissant qu’elle. Pax Duarta !

"Persepolis Rising" est un roman sombre. Les héros sont vieux, fatigués, mourants pour certains. Même le Rocinante est vieux, et son équipage ne sait plus ce qu’il est, entre un Holden partant sans partir et une Drapper qui doit trouver sa place et sa légitimité. L’Empire est un ennemi contre lequel il semble n’y avoir aucune solution. La puissance de ses armes, la discipline (voire le fanatisme) de ses troupes, la pertinence de ses plans stratégiques impressionnent. Le courage des troupes du système solaire et la résistance de quelques groupes rebelles n’y changent rien, d’autant que les collaborateurs apparaissent vite et que le gros de la population s’accommode finalement assez vie de l’occupation. Un chef ou un autre…
Il y a définitivement quelque chose du Blitzkrieg et de l’invasion allemande de la France dans "Persepolis Rising", de son inéluctabilité tragique et déprimante. A la fin du roman, on est à l'hiver 40.

Souvent plaisant, "Persepolis Rising" n’est pas totalement réussi imho.

D’une part, les personnages « historiques » du cycle sont ici bien mal traités. Volonté de transition compréhensible, certes, mais tant les uns que les autres sont largement backstage sans que les nouveaux venus mis en lumière parviennent à prendre véritablement leurs places. Manque cruellement ce qui faisait la marque de fabrique de la série, des personnalités fortes qui s'opposent politiquement et tactiquement. De ce fait, The Expanse se banalise.

D’autre part, les personnages du côté obscur manquent singulièrement de profondeur. Un Duarte presque invisible (on peut mettre ça sur la volonté de garder du mystère), un Amiral Trejo peu incarné, un gouverneur Singh qui aurait pu donner tant en fanatique faible et effrayé et qu’un traitement caricatural dessert hélas.

De plus, le politique est ici en retrait avec des quasi-absences d’Holden et d’Avasarala qui se font lourdement sentir. Du coup – et c’est de là que vient une partie de la critique suivante – c’est l’opérationnel qui prend la majorité des pages du roman. La marque de fabrique du cycle s’y perd un peu.

Enfin, il est un poil trop long. Je pense qu’on aurait pu dire et faire autant avec quelques dizaines de pages en moins. Le seul intérêt de cette accumulation de détails et de préparatifs semble être de rendre d’autant plus surprenants et choquants les deux twists finaux bien venus sur lesquels je ne dirai rien ici.

"Persepolis Rising" a néanmoins trois grandes qualités : une action à très grande échelle, le retour dans un univers connu et apprécié, et surtout la réalisation encore une fois renouvelée – côté lecteur – de la complexité de la construction à long-terme d’un récit dont les éléments clefs se répondent d’un roman à l’autre sur maintenant un grand nombre d’années et un nombre énorme de pages.

Persepolis Rising, James S.A. Corey

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