samedi 23 septembre 2017

Autonomous - Annalee Newitz - Mouaip


Annalee Newitz est une star du geekdom US. Cofondatrice du site iO9, ancienne éditrice à Gizmodo, et éditrice à Ars Technica. Elle a déjà publié plusieurs essais. "Autonomous" est son premier roman. Il ne m'a que partiellement convaincu.

Terre, 2144. Le monde est le notre, en pire sur presque tout.

Les Etats ont explosé, remplacés par des agglomérats politiques continentaux à la solde des multinationales.

L'organisation internationale la plus puissante du monde est l'IPC, qui veille sur les brevets et droits des firmes. Protégées par des règles de propriété intellectuelle très dures, ces dernières accumulent les rentes de monopole au détriment du bien commun, notamment dans le domaine biomédical. Les immenses progrès de la biologie et de la génétique – jusqu'aux drogues de longévité – sont loin d'être accessibles à tous ; on meurt chez les pauvres de maladies que les riches soignent aisément.
Comme dans le monde contemporain du logiciel, il y a des Labos Libres qui donnent leurs découvertes sous format open source au domaine public, des activistes militants anti brevets, et des pirates qui copient ou volent les molécules des firmes pour les rendre disponible aux nécessiteux.
Contre ces pirates, l'IPC – précisément, son service action – lutte de manière très violente. Les assassinats ciblés des pirates et de leurs complices sont l'issue habituelle.

Dans ce monde, bots et biobots sont courants. Dotés d'intelligence artificielle de haut niveau, ils peuvent devenir autonomes après quelques années de service indenturé – donc après avoir « remboursé » leurs coûts de fabrication. Une fois autonomes, ils accèdent à leur système en mode administrateur ce qui les rend libres de se redéfinir, chose impossible durant leur période d'indenture. Les formes et fonctions des bots sont infinies, limitées seulement par l'imagination des industriels qui les créent. Existent même quelques bots conçus autonomes dès l'origine – ils sont l’œuvre de militants ou de chercheurs.

Hélas pour les humains, la loi sur l'indenture robotique a ouvert la voie à celle sur leur propre indenture. De très nombreux humains se retrouvent dans la même situation que les bots, obligés de travailler sans salaire pour des « propriétaires » tenus seulement de les nourrir et de les loger, et autorisés à revendre à volonté leur contrat. Chanceux sont les indenturés qui ne sont qu'esclaves, ceux dont le propriétaire n'abuse pas de sa situation pour en faire des jouets sexuels.
Le marché mondial des indenturés a sa Mecque : Las Vegas, épicentre du marché de la viande humaine, où tout s’achète et tout se vend.

Dans ce monde, le seul moyen d'être vraiment libre est de posséder une franchise payante, d'étendue géographique plus ou moins étendue, qui fait de vous un homme libre. Reste à trouver un emploi, ce qui est parfois si difficile que certains franchisés en viennent à s'indenturer temporairement.

Il n'y a que sous l'angle du réchauffement climatique que les choses semblent s'être passées moins mal que prévu et que des solutions semblent avoir été trouvées. Ce n'est pas un roman de cli-fi. Il y a même des colonies sur la Lune et Mars.

Voilà pour le contexte. Maintenant, l'histoire.

Jack est une ancienne activiste devenue pirate. Elle fabrique des drogues récréatives qu'elle vend pour financer son autre activité : la distribution à bas prix de molécules curatives copiées. Sa dernière copie en date est le Zacuity, une drogue de productivité utilisée pour donner du plaisir au travail à ses utilisateurs et ainsi les motiver à en faire plus. Hélas, une fois distribuée à grande échelle par Jack, elle s’avère mortellement addictive ; un effet secondaire que la firme inventrice avait « omis » de signaler.
S'engage alors une course contre la montre entre Jack, qui veut prévenir le monde et trouver un antidote au Zacuity, et une équipe (Humain/Bot) de l'IPC qui veut étouffer le scandale en éliminant tous les protagonistes de l'affaire. Jack devra, pour agir, renouer avec d'anciens contacts ; elle recevra aussi l'assistance de ThreeZed, un jeune garçon indenturé qu'elle libère de son maître, et de Med, une scientifique bot autonome. Face à eux, Eliasz, un agent câblé de l'IPC, et Paladin, son partenaire bot. Le lecteur suivra donc deux fils – un par groupe en conflit – plus quelques flashbacks qui construisent le passé de Jack.

"Autonomous" est un techno-thriller. Il en a les qualités de rapidité et de linéarité qui en rendent la lecture simple et accessible – à moins d'être allergique à l'usage de termes scientifiques. Il décrit un monde inquiétant dont l'excès même souligne les trends dangereux du capitalisme mondial actuel.
Son histoire relativement classique est soutenue par des personnages bien développés. Pour les humains, l'évolution biographique de Jack ou les tribulations de ThreeZed sont réussies. Mais c'est le point de vue des bots qui fait l'originalité de ce roman, à la fois sa force et sa faiblesse. Le lecteur est dans les pensées de Paladin et de Med. Il y découvre un questionnement sur le libre arbitre qui n'est pas loin de celui sur la conscience humaine et le libre arbitre : Jusqu'à quel point est-on libre ? Qu'est ce qui, dans nos pensées, n'est qu'un artefact de notre structure mentale ou de notre code ? Peut-on modeler sa conscience ? Qu'est ce qu'être autonome ? Tout ceci est intéressant, d'autant que le personnage de ThreeZed permet de mettre les visions robotiques et humaines en perspective.

Néanmoins, le tout ne dépasse jamais vraiment le premier stade de la réflexion. On est dans un thriller avec ce que ça implique d'action, et de plus, sur ces questions, Newitz écrit sans doute pour des convaincus.

Et puis, il y a l'anthropomorphisation des robots (pourtant dénoncée dans le roman) qui oscille entre le ridicule et l'invraisemblable. Certes ce sont des IA sentientes mais : Un genre de club robot où ceux-ci se défoncent en lançant des virus qui les font crasher, un amour improbable entre Paladin et Eliasz, une forme même de sexualité partagée (ou ce qui peut en tenir lieu entre un homme et un bot dépourvu d'organes sexuels). C'est un peu trop pour ma suspension d’incrédulité. Le tout se veut sans doute progressiste (comme le gimmick qui consiste à signaler que le robot est une « she » car son cerveau basal est féminin) mais la robophilie d'Eliasz sent fortement l'absurde, et l'accueil que réserve Paladin à ce sentiment aussi. Avec beaucoup de bonne volonté on peut y voir une ode à l'amour par-delà les préjugés et les discriminations (quelques considérations sur les Asiatiques aux USA le suggèrent) mais les moments tendres entre le mercenaire augmenté et le robot de combat vaguement anthropomorphe ne m'ont pas convaincu, pas plus que les tourments à ce sujet qui assaillent Paladin.

Enfin, le style écrit est quelconque, sans rien de la tension qu'on associe habituellement au genre x-punk. Beaucoup de fabbers en revanche, de la contre-culture activiste, des proclamations telles que : « It's time for humans to understand thant property is death » ou un « Sequence wants to be free » qui fait écho au « Information wants to be free » des hackers contemporains. Le tout dans un monde dominé par les firmes, où le pouvoir de coercition ultime est entre les mains des tenants de la propriété intellectuelle. On se croirait chez Doctorow, dans l'un de ces manifestes qui s'habillent de récit pour être plus glamour.

Néanmoins ça avance vite et bien, c’est construit, ça se lit sans déplaisir – même si pas sans ricanement – et nul doute que de vrais militants (en vrac, de l'Internet libre, des droits des robots, de la pansexualité) y trouveront des choses qui leur parleront plus qu’à moi.

Autonomous, Annalee Newitz

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