vendredi 18 août 2017

The Power - Naomi Alderman - Mitigé


"The Power" est un roman d'histoire future déviante de Naomi Alderman. Il a obtenu le Women's Prize for Fiction 2017, un mot gentil de Margaret Atwood, et a été encensé par la presse généraliste. Qu'en est-il pour un lecteur de SFFF ?

Futur indéterminé. Neil, un membre de la Men Writers Association envoie les épreuves de son roman historico-spéculatif à une amie, Naomi, pour avis. Ce roman, c'est celui que le lecteur lira, comme par dessus l'épaule de Naomi. Il sera aussi témoin des échanges épistolaires entre les deux, qui encadrent le roman à proprement parler et font partie intégrante du point d'Alderman ; j'y reviendrai.

Le roman de Neil donc – écrit dans un monde où les femmes sont le genre dominant et les hommes sont considérés comme plus doux et compassionnels – raconte une histoire imaginée de la marche au Cataclysme, ce moment – réel ? – qui a bouleversé la division sexuelle des identités sociales et des rôles sociaux. On y voit un pouvoir électrique, semblable à celui des anguilles, s'éveiller chez les femmes du fait d'un expérience médicale passée qui n'est pas sans rappeler Docteur Folamour et ses fluides corporels. On y voit ce pouvoir, qui rééquilibre le rapport de force physique entre les sexes, utilisé, localement d'abord, puis globalement jusqu'à changer la donne mondiale et réécrire les « évidences » de l'humanité.
Événements historiques prouvables par l’archéologie ou pure spéculation ? Naomi et Neil ne sont pas d'accords sur les fondements historiques de la spéculation littéraire de ce dernier. Même genre de débat que sur la plausibilité de la prédication de Jésus.

Imaginez un humain, sur la Planète des Singes, envoyant pour avis à une amie singe humaniste un roman qui raconterait l'histoire proprement incroyable d'une domination humaine passée et de la conquête du pouvoir par les singes. Vous aurez une bonne idée de ce que contient "The Power".

Sur le fond, Alderman fait un boulot exhaustif – même si souvent peu subtil – de récapitulation des torts faits aux femmes, des violences domestiques à l’esclavage sexuel en passant par l'inégalité institutionnalisée d'un pays comme l'Arabie Saoudite.
Elle imagine la réaction du monde à la nouvelle donne en suivant trois femmes (actrices du changement) et un homme (chroniqueur de celui-ci) ; le lecteur les suit aussi dans leurs périples :
Aux USA, les filles volontaires font l’objet d'un entraînement dans une structure privée (big bucks !) qui leur apprend à contrôler leur pouvoir et peut les présélectionner pour l'US Army. Parallèlement, suprématistes masculins et conspirationnistes se déchaînent jusqu’au terrorisme intérieur, alors que les femmes doivent, dans un premier temps, passer des tests d’innocuité pour travailler dans les services publics, et que des traitements à la « maladie » sont recherchés (comme certains imaginent traiter l'homosexualité).
En Israël, les pouvoirs des femmes sont considérés comme atouts militaires et utilisés comme tels.
En Moldavie (lieu du gros de l'action dans la seconde moitié), les esclaves sexuelles des gangs se libèrent et deviennent le socle du pouvoir d'une nouvelle présidente au régime très contestable.
En Arabie Saoudite, un « printemps des femmes » chasse la famille royale.
En Inde, les révoltes féminines sont violentes et réprimées.
Et partout, des bandes épisodiques de filles qui font subir aux garçons le type de harcèlement qu'elles-mêmes subissaient auparavant.
On pourrait continuer (même si géographiquement il n'y a guère plus, une faiblesse du roman).

Fort justement, Alderman montre que, devenus plus fortes donc plus menaçantes, les femmes US sont traitées comme les hypothétiques angry black men par la police locale, c'est à dire avec une violence aussi disproportionnée qu'injustifiée. Les mêmes phénomènes se produisent aussi ailleurs dans le monde du roman.
Elle montre la bascule (plus ou moins pacifique suivant les cas) du pouvoir politique, la création inévitable d'un nouvelle religion de La Mère qui justifiera après le Cataclysme l'ordre social nouveau, l'utilisation criminelle du nouveau pouvoir. Dans chaque cas, elle montre le cynisme, tout sauf idéaliste et fort éloigné de l’Histoire officielle, avec lequel les actrices des changements utilisent les opportunités que le pouvoir leur donne.
Symboliquement plus fort car apparemment plus trivial, l'inégalité des genres éclate aussi dans le déplacement du pouvoir à la télévision entre présentateur et présentatrice vedettes (par les thèmes traités et l'ordre de la parole) ou la spoliation du travail du journaliste homme par une collègue à qui il faisait confiance ; à la fin du roman la suggestion de Naomi à Neil de publier sous un nom féminin l'illustre aussi dans le monde de l'édition. Autant de faits qui veulent crier ce que les femmes subissent hic et nunc (problème : ceux qui savent savent déjà, et les autres s'en foutent peut-être).

Bon, je crois que le message est passé, Alderman montre l'incongruité de l'inégalité en la renversant. Mais l’essentiel n'est pas là. "The Power" est un roman présenté comme féministe mais ce n'est pas son point. Son point, c'est le pouvoir (d'où le titre). Plusieurs fois dans le livre, devant une atrocité commise par l'un ou l'autre camp, les personnages disent que ceux qui l'ont fait l'ont simplement fait parce qu'ils le pouvaient.
Et si on commence par communier avec toutes ces femmes qui prennent une revanche méritée ou une place déniée, on comprend (je l'espère en tout cas) rapidement que ce que dit Alderman c'est que le plus fort prend le pouvoir et l'utilise. Ce fut le sexe masculin, ça pourrait être le sexe féminin. Plus qu'à légitimer la situation derrière.
Que le pouvoir, aussi, ne se donne pas (Cf. Roxy, une des trois héroïnes, et son père) ; on le prend ou on s'en passe.

Ce que dit fondamentalement Alderman, c'est que le mal est inscrit dans la faisabilité du mal, l'abus de pouvoir dans le pouvoir même, et le pouvoir (sur les autres et le monde) dans le pouvoir (au sens de force violente). Si le mot a ces deux sens ce n'est pas par accident.

Ce qu'implique Alderman – et c'est intéressant de l'entendre – est que si rôles, attitudes, et comportements, sont genrés, cela signifie que les femmes ne sont ni plus douces ni plus compatissantes que les hommes lorsqu'elles ont la possibilité (sociale ou physique) de ne pas l'être. Pas plus enclines non plus à l'égalité réelle (le pouvoir est agréable). Elle montre que, dans les bonnes conditions, la domination féminine est tout aussi plausible que son pendant masculin. Histoire, organisation sociale, et idéologie légitimante sont dans tous les cas le fait des vainqueurs, et l'humain, animal grégaire, obéit à celui qui détient la force, a fortiori s'il parvient à la transformer en autorité.

Alderman montre alors une guerre des sexes qui n'a pu être gagnée par les femmes que par le renversement cataclysmique de toutes les structures – remettant ici en cause l'idée d'une égalisation pacifique possible à moyen terme ce qui est cohérent avec ce que les théories de la socialisation familiale nous disent sur la reproduction des structures mentales, Bourdieu a tenté vainement de l'expliquer à quelques féministes mauvaises lectrices.
Mais le vainqueur n'est pas plus moral que son adversaire malheureux.

Voilà pour le fond, sans trop raconter. On y trouve des réflexions intéressantes et le livre n'est pas désagréable à lire. L'idée de l'illustrer d'objets archéologiques est intéressante aussi, interrogeant les questions de l'interprétation et des cadres de pensée qui la structurent.

Néanmoins, il souffre de défauts ennuyeux.

D'abord les personnages ne sont jamais vraiment impliquants. Il n'ont pas de passé et peu d'interactions autres que celles strictement nécessaires au récit. Ils alternent rapidement sur des temps et des lieux éloignés. On ne s'attache ni ne s'implique guère.

Quelques point d'intrigue (Ryan par exemple) sont superflus ou négligés.

Les analogies édifiantes sont un peu trop évidentes pour un lecteur roué.

La lutte des sexes étant visiblement la mère de toutes les luttes, le point est très occidentalo-centré. Alderman ne parvient pas à faire cette grande récapitulation mondiale qu'offrait World War Z. Le scope est plus étroitement focalisé sur les personnages principaux et ceux-ci n'attachant pas...

Le livre dans le livre est intéressant, mais pas nouveau et surtout un peu sous-exploité ici (on se prend à rêver de ce qu'aurait donné le texte de Neil annoté par Naomi).

Last but not least, ce n'est vraiment pas pour le style qu'on lira ce roman.

Bilan mitigé donc, mais ça plaira sûrement en surfant sur la vague Atwood. Honnêtement, Atwood c'est bien meilleur.

PS : si on n'a pas le temps ou l'envie de lire "The Power", ce court passage de la postface dit tout le projet d'Alderman au point d'être autosuffisant.


The Power, Naomi Alderman

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