vendredi 21 juillet 2017

The Fifth Season - NK Jemisin - Destroy


"The Fifth Season" est le premier roman de la trilogie The Broken Earth de NK Jemisin. Il a obtenu le Prix Hugo en 2016. Je l'ai vraiment bien aimé, alors que j'ai souvent du mal à aller au bout simplement des 4ème de couv' des romans de fantasy.

Le monde de Fifth Season s'appelle, bien à tort, The Stillness. Tout y est contenu sur un immense continent unique qui s'étend de pôle à pôle. Un continent si instable géologiquement que les tremblements de terre et autres catastrophes associées y sont récurrents. Au point que de régulières périodes de cataclysmes affectant in fine le climat y portent le nom de « Saisons » ou de « Cinquième Saison » (celle, de quelques mois à des décennies, qui suit les quatre « normales » et durant laquelle les bouleversements mondiaux engendrent famine, guerre, déréliction, effondrement, bouleversements politiques et sociaux). Une bonne partie de l'humanité succombe à chacune de ces saisons, comme si la Terre elle-même appliquait aux humains une impitoyable décimation malthusienne.

Les particularités physiques du monde ont de nombreuses conséquences sociopolitiques. D'abord, l'essentiel du pouvoir et de la richesse est concentré dans la bande centrale, la moins soumise aux séismes et autres tsunamis ; on y trouve Yumenes, la capitale du faiblissant mais encore influent empire Sanzed. Ensuite, et même si les affres d'une saison ont permis à l'empire de naître, le gros des humains vit au sein de « communautés » politiquement autonomes (sauf en cas de saison et de mise en place de la « loi saisonnale ») qui n'ont que des rapports commerciaux entre elles. Les hommes y sont organisés en castes – au sens strict – assurant les diverses fonctions sociales de la façon la plus adaptée possible ; même la répartition numérique des castes n'est pas laissée au hasard. Enfin, les communautés – et beaucoup de familles – entretiennent des réserves de catastrophe dans le but de passer sans trop de pertes les moments les plus durs d'une saison (qu'advient-il si l'un de ces désastres se prolonge ? c'est l'un des problèmes qui meuvent la trilogie), et pratiquent, dès le début de la crise, une fermeture poreuse à l'extérieur et une sélection drastique des éléments les plus utiles de la communauté. Chacun pour soi et seuls les utiles ont des droits.
Le tout forme une organisation paranoïaque autant que rationnelle – survivaliste ? – de réactivité maximale à la catastrophe.

Ces règles d'organisation sont transmises et inculquées dès l'enfance. Ecrites sur les « tablettes », elles forment la base tant de l'organisation sociopolitique que de la structuration des personnalités et croyances individuelles. Les tablettes, expérience accumulée, ont été rédigées au fil du temps et sont paroles d'évangile pour les humains du Stillness. Et là, le point de Jemisin est très intéressant. Elle donne une explication logique au conservatisme difficilement croyable – à l'immobilisme technique et politique même – qui caractérise souvent les mondes de fantasy. Les tablettes limitent l'horizon. Les tables disent quoi et comment faire sans qu'il y ait rien à changer. Mais au fil des siècles, et là Jemisin devient passionnante dans le sous-texte, les tablettes (très peu le savent dans le Stillness) ont été modifiées, éditées, coupées, étendues, à l'évidence pour « congeler » l’organisation sociale, justifier la stratification, et répondre aux besoins de légitimité des dominants. Réécriture de l'Histoire, légitimation, endoctrinement, et adaptation pragmatique éclairent l'immobilisme, multimillénaire parfois, des empires des sociétés de fantasy et l'arriération des sciences qui les caractérise.

Dans un monde de fantasy caractérisé par le malheur tectonique, l'existence d'orogènes était presque inévitable. Humains capables de manipuler par la pensée – et souvent sans même le vouloir – la géologie même de la planète, les orogènes sont si craints qu'ils sont, sitôt détectés, lynchés par la populace en délire. Sauf les quelques-uns qui réussissent à se dissimuler et surtout ceux qui sont trouvés et emmenés au Fulcrum, une académie quasi-officielle d'orogénie où les « monstres » apprennent à contrôler leurs pouvoirs et à les mettre au service de fins « utiles ». Bien différent de Poudlard, le Fulcrum est un lieu de domestication et d'exploitation, et le(s) statut(s) et destin(s) des orogènes est l'occasion pour Jemisin d'interroger tant les processus de discrimination et de répression que les légitimations de celles-ci.

Loin du monde magique d'Harry Potter ou de la bienveillance d'un Professeur Xavier recueillant les mutants pour les protéger, les orogènes et leur traitement, tant par le Fulcrum que par la société globale, forment le socle honteux sur lequel fut stabilisé l'empire Sanzed avec la complicité passive de la population « normale ». Ils sont la tache originelle, celle qu'il faudrait laver pour régénérer le monde, en le détruisant pour le reconstruire.

Il y a encore sur le Stillness des artefacts anciens et des créatures non humaines sur lesquels le roman éclaire un peu et laisse le reste à la suite de la trilogie. Je les laisse découvrir.

Pour introduire le lecteur à ce monde, Jemisin utilise trois fils liés. Trois femmes, Essun, Damaya, et Syenite, toutes trois liées à la malédiction orogène, vivant des moments différents autour d'une saison qui s'annonce comme la pire jamais connue. L'un des fils (Essun) est à la deuxième personne, les autres à la troisième ; on comprendra ensuite pourquoi.
Jemisin donne à voir le monde par les yeux de ses héroïnes, on the receiving side de la dureté et de l'injustice du monde. Elle construit assez ses personnages pour les rendre attachants et impliquer le lecteur dans leurs tribulations (car c'est bien de cela qu'il s'agit). Elle n'épargne pas au lecteur la dureté véritable d'une monde effrayé, qui choisit toujours la survie contre l'éthique et pense qu'il vaut mieux prévenir en sacrifiant un innocent qui n'a eu que le tort de naître que guérir un jour ce qu'il aurait peut-être fait. Les trois héroïnes du roman sont forgées par les épreuves que leur impose le monde, elles y puisent la force de progresser jusqu'à y redéfinir leur place alors que tout pousse à se résigner devant l'inertie colossale d'une société aussi ancienne qu'inique

Même si le monde recèle encore, à la fin du roman, de nombreux mystères, Jemisin n'est pas dans une approche « show, don't tell ». Elle explique régulièrement ce qui se passe, et si le roman y perd un peu en ombres, il y gagne une accessibilité forte. Parfois, c'est reposant – oui, je suis en train de lire Dichronauts.
Parlant parfois comme un conteur qui s'adresse à son auditoire, son style se caractérise par une matter-of-factness qui affecte bien plus que de grandes tirades larmoyantes, tant il dit l'inéluctabilité des situations, l’acceptation résignée de l'ordre du monde, et l'effet anesthésiant des pires épreuves. Les grandes douleurs sont glacées.

Très politique, hurlant explicitement une inquiétude environnementale sans oublier les exigences du roman d'aventure character-driven, "The Fifth Season", même s'il connaît un petit coup de mou dans la seconde moitié, offre au lecteur un monde passionnant – qui est loin d'avoir révélé tous ses secrets et qu'on subodore pas si éloigné du nôtre – et de beaux personnages. Il peut se lire à tant de niveaux qu'il est d'une richesse qui justifie pleinement l'attribution du Hugo.

The Fifth Season, NK Jemisin

6 commentaires:

Lorhkan a dit…

Bon ben plus qu'à attendre la traduction (qui arrive je crois). :)

Gromovar a dit…

Sous peu, mais je ne l'ai pas vue.

Lhisbei a dit…

sous le titre La Cinquième Saison, ça sort le 6 septembre 2017 en J'ai lu Nouveaux Millénaires :) Les PAL vont grimper

Gromovar a dit…

Et c'est très bon, faut que ça rentre en PAL.

Blop a dit…

Miam. Merci du défrichage !

Gromovar a dit…

De rien :)