vendredi 23 juin 2017

Pornarina - Raphael Eymery - Dubitatif


"Pornarina" est le premier roman de Raphael Eymery. C'est une œuvre néogothique qui rappelle autant les Décadents que la famille Addams. Immense récapitulation ultraréférentielle, elle m'a fait le même effet qu'il y a longtemps le A rebours de Huysmans, dont j'étais sorti plein d'une grande incertitude. Du plaisir de l’œil qui en a tant vu ou de la déception de n'avoir pu vraiment fixer son regard sur rien, que fallait-il préférer ? Je l'ignorais alors, je l'ignore encore ici.

Ici et maintenant ; mais un hic et nunc dont nous ne verrons que les marges, hormis un peu la très gothique Florence. Le docteur Blazek est un vieillard qui a passé sa vie à devenir l'un des plus grands tératologues du monde. Il a recueilli une orpheline désarticulée, Antonie, dont il a fait une disciple et une tueuse contorsionniste. Il vit dans un énorme château médiéval rempli d'instruments de torture et de spécimens monstrueux, en compagnie d'une femme de charge, d'un majordome mutique, et d'Antonie. Fils de sœurs siamoises, il a passé sa vie à traquer ces monstres dont il goûte plus que de raison la compagnie, et voudrait finir sur un chef d’œuvre : Pornarina, la prostituée à tête de cheval, qui, de sa mâchoire équine, émascule les hommes dans toute l'Europe. Il est aussi un membre récent d'une coterie secrète de pornarinologues, les spécialistes de la traque de Pornarina. Tous sont sur les traces du mystère. Que trouveront-ils ? Qu'en fera Antonie ?

"Pornarina", c'est d'abord un roman hommage. A des styles (gothique et weird notamment), à des auteurs aussi. De manière implicite dans l'écriture et les thèmes abordés, de manière explicite quand Eymery (le nom patronymique de Rachilde, NdG) donne une liste de pornarinologues assistant à un congrès et parmi lesquels on trouve : Di Rollo, Des Esseintes, L’Isle-Adam, Ligotti, Lecter, Piccirilli. On y croise, plus tard et ailleurs, Vollmann en journaliste. On est donc ici pour se mettre dans les traces. Décrire. Des monstres, et des « normaux » qui ne le sont pas moins. Des lieux gothiques qui évoquent autant Poe que Gormenghast (explicite aussi). Une fille recueillie et modelée comme Oliver Twist par Fagin, puis cloîtrée dans un château dont elle craint de sortir comme l'Outsider de Lovecraft.

Il faudra pourtant sortir, aller dans le monde, accomplir son destin. Car "Pornarina", barnum néogothique entre Freaks et Erszebet Bathory, peut étonnamment se lire comme un roman d'apprentissage. Antonie y découvre le monde, ses cruautés, réévalue son rapport à l'enfance, prend son indépendance, et devient une tueuse féministe emplie d'un vif désir de venger ses humiliations propres comme celles de ses consœurs.

"Pornarina" est aussi un roman de transition. Transition entre le vieux monde et le nouveau, entre le XIXème et le XXIème, illustrée par la fracture qui divise les pornarinologues entre « anciens » et « modernes ».
Pornarina est-elle un monstre, une force primordiale de la nature, issue des forêts ? Ou une tueuse en série strictement matérielle, un pur produit des villes de notre monde, qui venge les prostituées des violences que les hommes leur infligent ?
Et comment la traquer alors ? Les méthodes historiques ou mythographiques sont-elles les meilleures ? La physiognomonie peut-elle nous apprendre quelque chose sur la créature ? Ou faut-il s'en remettre à la science moderne, ADN ou autre ?
Au centre, un Sherlock Holmes mystérieusement ressuscité fait le lien chronologique et intellectuel entre les deux époques. Et il y a du Gaiman d'American Gods dans cette lutte au sein des pornarinologues entre gardiens de l'ordre ancien et thuriféraires de la réalité contemporaine.

Existe-t-elle même vraiment, Pornarina ? Ou est-ce le désir, l'obsession, de ses chasseurs qui la font exister ? Quelles relations y a-t-il entre la chose et le(s) récit(s) sur la chose ?

"Pornarina" est, de plus, un roman qui dit la fusion mortelle des sexes. Le sexisme fondamental des pornarinologues « anciens », des clients des prostituées, des criminels sexuels de la fin du texte. La vengeance pratiquée comme accomplissement nécessaire et libération émotionnelle, mais aussi la vengeance reçue comme rédemption par les criminels sexuels illuminés de la fin.

C'est enfin un roman qui fait œuvre de pousser trop loin en accumulant les détails, des monstres aux paraphilies en passant par une galerie de personnages fortement déviants, proposant à son lecteur un cabinet de curiosités de l'horreur foisonnant jusqu'à l'excès, qui le laisse parfois ébahi et d'autres fois enseveli sous l'accumulation.
En mélangeant les formes aussi, du récit à la note biographique et passant par la photo.

En définitive, beaucoup à voir mais une trame qui s’essouffle et/ou perd en cohérence au fil du roman. On en sort comme d'un train fantôme, plein d'une succession d'impressions mais en manque d'un lien fort qui rassemble le tout au-delà de l’ambiance.

Pornarina, Raphael Eymery

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Tiberix : J'ai trouvé l'approche maladroite. C'est un hommage certes, mais verbeux et trés carton pâte. Bof et aussi un peu beauf.

Gromovar a dit…

Qui trop embrasse mal étreint.

Mariejuliet a dit…

J'ai enfin fait ma chronique, un peu plus basique certes.
Bof pour moi aussi, avec au final comme conclusion : je me suis ennuyée.

Gromovar a dit…

Mauvaise pioche pour toi donc.

lutin82 a dit…

Bon, ben il est certain que je le laisse de côté.

Valeena a dit…

Arf, je n'aurais pas dû lire la fin de ta chronique (non pas que le début ne m'intéresse pas) car je viens de débuter le livre. Du coup, j'espère ne pas être trop déçue. L'émission "Mauvais genres" m'avait donné envie de découvrir ce bouquin...

Gromovar a dit…

C'est banal à dire mais l'essentiel est de te faire ta propre idée.

Samuel Ziterman a dit…

Quelques défauts, mais j'en retiens une lecture agréable et singulière. Mais je suis d'accord sur la surabondance de références et la trame qui se perd, un peu.

Gromovar a dit…

^_^