dimanche 7 mai 2017

Zones de divergence - John Feffer - Homme averti en vaut deux


Les lecteurs habituels de Blanche sont comme des enfants : tout les étonne et les amuse. Ne sortant que rarement de leur pré aussi carré qu’arriéré, ils se comportent, quand ils trouvent le courage d’aller s’encanailler dans les landes inquiétantes du Genre, comme des péquenots qui montent à Paris et y voient la Femme à Barbe. Quand ils sont journalistes (sur France Info par exemple), cela donne des chroniques enthousiastes pour des choses qui le sont moins. Et un pauvre couillon qui achète et lit un « roman » qui est en fait un essai déguisé.

2050. Julian West fut un universitaire célèbre et influent, créateur de la géo-paléontologie. Aujourd’hui il n’est plus qu’un vieil homme malade qui veut revoir une dernière fois – en VR – son ex-femme et ses enfants, les membres éparpillés d’une famille qu’il a laissé exploser.

Dans le best-seller « Zones de Divergence », publié en 2020, West avait décrit un terrifiant futur à venir. Désintégration des Etats-Nations, balkanisation de la communauté internationale, montée aux extrêmes d’une lutte de tous contre tous qui passe les limites anciennes, le monde qu’annonçait West, sur la base de comparaisons faites avec des effondrements antérieurs, donnait plus envie de se tirer une balle qu’autre chose. Et, hélas, les années lui donnèrent raison. Aujourd’hui, à la fin de sa vie, il veut remettre à jour son maitre ouvrage et, pour cela, faire, au moins virtuellement, un dernier tour d’horizon de la réalité humaine. C’est ce dernier rapport que West livre au lecteur, annoté par l’éditeur anonyme qui nous le rend disponible.

Avec ce roman, version romancée (quoique…) d’un article de prospective publié sur le site TomDispatch, le spécialiste de relations internationales John Feffer entend alerter le public sur le risque de désintégration du monde. Il crée pour cela une Histoire spéculative qui démarre en 1989.
L’effondrement du bloc soviétique donna l’impression que le monde entrait dans une ère de prospérité croissante et de développement de la démocratie libérale. Fukuyama ne disait pas autre chose en invoquant la Fin de l’Histoire. Certes, Huntington lui rétorquait que s’annonçait un Choc des Civilisations, mais même ce dernier ne prévoyait pas l’émergence à grande échelle des forces centrifuges qui conduiraient à l’éclatement des blocs historiques eux-mêmes. Forces que nous commençons à voir à l’œuvre avec la montée des populismes dans un contexte d’inégalités croissantes et de désordre climatique de plus en plus visible et préoccupant.

Petite virée dans ce futur que Feffer imagine comme envisageable et contre lequel il veut nous mettre en garde.

L’UE a disparu, déchirée par le rétablissement des frontières voulues par les nationalistes comme réponse aux migrations. Les Etats membres aussi ont explosé, les régions les plus riches ou à la plus forte identité culturelle se séparant, violemment parfois, des autres ; Bruxelles est une zone de guerre, la Bavière et la Bretagne sont indépendantes, par exemple.

Les USA ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent. Washington, engloutie par les eaux de l’ouragan Donald, est la manifestation visible de la fin de l’hégémonie américaine.

La Chine a explosé entre des marges qui ont pris leur autonomie et un centre qui a connu une révolution violente. Si on y ajoute les fléaux de la maladie et du réchauffement, le tout fit des millions de morts directs.

La Russie ne vaut guère mieux.

L’Afrique s’est enfoncée plus encore qu’aujourd’hui, entre Etats faillis et rébellions permanentes. La fraction prospère de l’Islam arabe a bougé vers des cieux moins torrides, en territoire chinois par exemple.

Les Etats, de plus en plus nombreux et petits, se multiplient par fragmentation, addition d’impuissance incapables d’assurer la sureté minimum à leur population. Ils ne sont d’ailleurs souvent que les faux nez de brutales mafias.
Ici et là restent quelques ilots de prospérité, rares et isolés, où on vit bien au milieu des ruines.
L’ONU existe toujours formellement, coquille vide qui ne peut plus rien contrôler.

Dans ce monde, seuls les plus riches tirent leur épingle du jeu. Une finance de la catastrophe s’est développé, qui ne spécule, avec profit, que sur les désastres, et qui a pris acte de l’impossibilité technique d’assurer à plusieurs milliards d’humains le niveau de vie sans cesse croissant d’une classe moyenne mondiale sourde à tout avertissement environnemental. Nul n’aime être malthusien et pourtant, c’est de la frugalité et de la justice qu’il aurait fallu. De la frugalité, la classe moyenne mondiale n’en voulait pas ; quant à la justice…who cares ?

En dépit des avertissements de la science – West, sa femme, et sa fille en sont trois représentants –, le monde a continué à produire et à polluer toujours plus, et, face aux problèmes environnementaux et sociaux que cela engendrait, les hommes se sont jetés à corps perdus dans des solutions de court terme non coopératives dans le cadre nouveau de démocraties illibérales fermées et agressives (West cite explicitement Erdogan, Trump, Poutine, et…Marine Le Pen comme tenant de ces mouvements).

Nations et communauté internationale se sont effondrées, en a emergé le contraire absolu de cette social-démocratie mondiale que Fukuyama croyait voir arriver. Reste un monde fragmenté comme une grenade explosée, des micro communautés soutenables certes mais forcées de conserver un arsenal impressionnant pour se protéger de leurs voisins (et coincées sur le radeau de la Méduse mondial comme tout le monde), une tentative avortée de colonisation martienne, et l’espoir (très contemporain ici) d’un allongement génétique de l’espérance de vie qui, pour être soutenable, devra être limitée à quelques happy few.

Essai de prospective, le texte de Feffer est très intéressant, très inquiétant aussi tant il colle à une réalité observable. Mais comme roman, il ne fait pas le boulot. Personnages porte-fonctions, narration limitée à cinq rencontres entre West et chaque membre de sa famille, longs développements théoriques ou historiques. Ce roman n’est qu’un essai déguisé en roman. Intéressant comme tel, il ne faut pas y chercher un texte littéraire. A côté, même le Paradoxe de Fermi de Boudine avait un peu plus de chair narrative. On peut lire, à condition de savoir où on met les pieds. Et on peut espérer que cela servira à quelque chose, à moins mal voter par exemple.

Zones de divergence, John Feffer

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