mercredi 31 mai 2017

Théâtre des dieux - M Suddain - Wow !


Je me demande souvent si les critiques presse lisent les livres qu'ils chroniquent. Comme on dit : « Poser la question c'est y répondre ». J'ouvre donc cette chronique en hurlant Homonculus. Comprenne qui lira.

"Théâtre des dieux" est le premier roman de Matt Sudain – superbement traduit par Sara Doke qui a dû se régaler – et c'est un espèce d'ovni comme on n'en voit que trop rarement.

Le pitch est simple : Francisco Fabrigas, explorateur millénaire qui prétend venir d'un autre univers, part à bord d'un vaisseau voilier (littéralement) en direction du bout de l'univers et d'une autre dimension aussi. Il emmène avec lui deux enfants que tout le monde recherche, une fille aveugle à la peau verte et aux immenses pouvoirs et un garçon sourd qui est en réalité un routeur vivant. Il devra les protéger contre des plantes carnivores géantes, des tribus cannibales, des empereurs, des assassins, des flottes spatiales gigantesques, et des bourdons, sans oublier le terrible et incroyable Sweety, un monstre amoureux plus grand qu'une géante gazeuse. Qu'est ce qui peut mal tourner ?

Sur ce pitch colossal, Suddain bâtit un roman absolument époustouflant qui témoigne autant d'une maîtrise étonnante que d'une absence totale de surmoi.

D'abord l'objet. "Théâtre des dieux" est un gros pavé qui explose aux yeux du lecteur dès sa couverture, sans négliger l'effet des rabats teasing ou des pages de « publicité » internes illustrées qui résument ou concluent des passages dans le style graphique des vieux magazines d'aventure.

Ensuite le texte. "Théâtre des dieux" est un grand roman d'aventure. Écrit dans un style fluide et accessible, toujours compréhensible en dépit des multiples niveaux de complots et de surcomplots, TdD entraîne le lecteur dans un rollercoaster frénétique qui ne ralentit jamais jusqu'à la toute dernière page. On y croise des personnages fous, hors normes, pris dans une aventure dont l’enjeu est aussi énorme que l'échelle. L'échelle, c'est l'univers et au-delà, parcouru de flottes spatiales comptant des centaines de milliers de vaisseaux certains plus gros que des planètes. L'enjeu, c'est rien moins que le contrôle des univers et la guerre qui terminera toutes les guerres.

Cette histoire, Suddain la place dans un univers baroque au possible. Entre steampunk – ou plutôt dieselpunk – et space opera, cyberpunk et histoire de pirates, conspiration et espionnage. Tous ces styles sont présents dans un roman qui est aussi picaresque que captivant, très souvent drôle sur un mode pince sans rire.
Il y a du Stevenson ici, tant pour le maritime (fut-il spatial) que pour une planète capitale qui évoque les pires repaires de boucanier, sans oublier les esclavets, enfants esclaves de la flotte.
De l'aventure exotique à la E.R. Burroughs entre autres.
Un routeur humain qui peut interagir de l’extérieur avec les systèmes comme un netrunner cyberpunk.
Des allers-retours dans le temps et les dimensions.
La musique des sphères.
De la magie, des démons, des monstres, car on est aussi dans une sorte de fantasy spatiale qui rappellera forcément le jeu Spelljammer aux rôlistes.
Des pantoufles qui sauvent des vies.
Un arch-ennemi interdimensionnel nommé Caligulus. Une oligarchie secrète. Trois empires en lutte. Un pape fou et sanguinaire (sans doute le seul personnage un peu faible).
Et puis le style, les références, innombrables mais toujours digérées ce qui fait qu'elles ne sonnent jamais name-dropping ou style-dropping. On pense à Alice au Pays des Merveilles pour la cruelle reine et ses antichambres-terriers, à Doug Adams pour l'humour nonsense, à Rabelais dont on récupère un nom de personnage, à Cervantès, à la mythologie grecque, à Collodi ou au livre de Jonas, à Boris Vian enfin pour certaines inventions lexicales. Et j'en oublie forcément.

Le tout est porté par des personnages attachants dont les interactions sont crédibles dans leur absurdité même et raconté par un narrateur, l'écrivain déchu Volcannon, qui dit lui-même la non fiabilité de sa narration – car cet écrivain brise régulièrement le quatrième mur pour s'adresser directement au lecteur.

"Théâtre des dieux" est donc un roman hors norme, brillant et captivant – 700 pages lues en 5 soirées – qui, s'il n'offre pas le sens de la vie, de l'univers, et du reste, développe une vision existentialiste du monde qu'il parvient à rendre particulièrement savoureuse, et fait de l'amour, plus fort que l'ambition, le moteur secret de l'univers. Le genre de livre qu'on n'oublie pas facilement.

Théâtre des dieux, Matt Suddain

13 commentaires:

Lorhkan a dit…

Ah enfin une vraie critique de ce roman ! Voilà, là maintenant je sais de quoi il retourne !
Et je m'en pourlèche les babines par avance... ;)

Anonyme a dit…

Tiberix: Enfin quelque chose à lire...

Gromovar a dit…

Ai-je assez dit que ce n'était pas réaliste ? ;-)

Samuel Ziterman a dit…

WTF?! ça a l'air bien barré mais présenté comme tu le fais ça donne envie. Je note ça dans un coin. Oui à l'amour qui est plus fort que l'ambition et comme moteur du grand-tout ! :D

Gromovar a dit…

"Love is in the air everywhere I look around
Love is in the air every sight and every sound "

Tororo a dit…

Présenté comme ça, on se dit "Ah! Enfin le fameux livre que Zelazny, Pratchett, Vance et Adams ont co-écrit en grand secret et dissimulé dans une faille temporelle pour que les petits hommes gris n'en empêchent pas la publication ..." :-)
Sérieusement, c'est quelque chose comme ça?

Gromovar a dit…

Y a un peu de ça. Tout dépend où tu places les curseurs. C'est très plaisant en tout cas.

Anonyme a dit…

Tiberix : Perdido.

"Ai-je assez dit que ce n'était pas réaliste ? ;-)"

Gromovar a dit…

Mais là il se passe quelque chose dès la page 1 ;-)

Vert a dit…

Tu sais que c'est pas très gentil de me donner encore plus d'envies de lectures, surtout s'il s'agit de pavés ? xD

Gromovar a dit…

Mais ça fera joli dans ta bibliothèque.

arutha a dit…

Comme Vert, je ne dois avoir que 750 titres qui attendent que j'entame leur lecture. Est-ce vraiment utile de m'allécher comme ça ? Je te le demande.

Gromovar a dit…

Je confesse ma vilénie.