samedi 8 octobre 2016

Death's End - Liu Cixin - Universe is the limit


"Death’s End" est le dernier tome de la trilogie Three-Body de Liu Cixin. Il a été traduit, comme le 1 mais pas le 2, en anglais par Ken Liu, et a suscité chez moi des sentiments mitigés.

Le pire, annoncé, semblait avoir été évité à la fin du tome 2.
Sans trop en dévoiler, disons qu’une période de détente, voire de rencontre, entre trisolarans et humains s’est ouverte. La flotte trisolaranne - maintenant dans de meilleures dispositions - poursuit sa progression vers la Terre. Dans l’attente de son arrivée, un robot baptisé Sophon sert d’ambassadeur de bonne volonté. Tout semble donc arrangé entre les deux espèces, en dépit de l’effroi suscité par l’agression initiale et la réalisation du concept même de Dark Forest. Culturellement en contact, c’est une vraie Renaissance que partagent - à distance - les deux peuples. Mais, on le sait, les gens heureux n’ont pas d’histoire ; ça ne durera pas.
Je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler (c’est un calvaire de chroniquer des tomes 3 quand le tome 1 vient à peine de sortir). Qu’on sache seulement que les péripéties seront nombreuses, parmi les plus spectaculaires que la SF ait produites, et qu’elles s’étendront sur un temps incroyablement long. Qu’on sache aussi qu’elles mettront au premier plan une humaine de l’ère précrise, Cheng Xin, une astrophysicienne au cœur tendre, trop sans doute pour l’univers hostile et impitoyable dans lequel elle vit.
Qu’on sache aussi que je suis content d’avoir lu ce dernier tome, satisfaisant même si je n’ai pas apprécié chacune de ses pages.

A l’actif :

Le sense of wonder est énorme dans un roman qui ne se refuse rien, ni en distance, ni en temps, ni en événements cataclysmiques, et qui est vraiment conclusif de la série - on ne saurait l’être plus - tout en laissant l’état de la résolution ouvert à l’imagination du lecteur et à sa foi dans l'universalité du sens du sacrifice.

Le roman entraîne son lecteur dans un conte allégorique aux conséquences cosmiques. Il l’emmène aussi vers l’infini et au-delà dans un voyage qui rappelle celui des astronautes malheureux de Tau Zero. Le terrain de jeu de Liu est la totalité de l’espace et du temps, et il ne se limite pas à trois dimensions.

Liu montre à quel point une humanité quittant son « berceau » pour se risquer dans l’univers serait comparable à ces premiers organismes sortant de l’océan primordial pour plonger dans un monde aérien inconnu, plein de mystères, de dangers, et d’opportunités. Bébés tortues émergeant sur la plage. Une telle transition transformerait radicalement l’espèce humaine.

"Death’s End" est souvent émouvant par l’énormité même de ce qu’il propose et infère, par la volonté qu’il suggère de propager humanité et vie dans un univers hostile et froid, par le caractère très poétique de certaines images ou moments, par des réflexions tristes sur la mortalité des individus et des civilisations et la survie possible par l’art et la création qui, en donnant sens à la finitude de la vie même, rappellent les réflexions de Samuel Scheffler dans le très bon Death and the Afterlife.

"Death’s End" fourmille d’idées et de références, tant à la littérature de SF qu’à la culture mondiale, de Autant en emporte le vent à La nuit étoilée de Van Gogh. Liu s’inscrit donc résolument dans un fleuve artistique mondial qui, enfin, ne délaisse plus le Chine - le Hugo récent du tome 1 le prouve.

Le roman offre un regard chinois, donc autre, sur l’aventure colonisatrice comme entreprise fondamentalement exterminatrice.

Le roman offre une description glaçante d’un destructeur de système solaire utilitariste, sans violence et sans haine. « Petit fonctionnaire » de la sûreté, peu considéré car accomplissant une tache simple et répétitive, l’entité détruit les systèmes détectés comme un exterminateur le fait des cafards qu’il traite. Les fourmis croient qu'elles comptent, les dieux ne les voient même pas.

Le roman offre un regard chinois, donc chinois, sur l’isolationnisme frileux qui met à la merci du monde, comme le connut la Chine après l'époque de Zheng He. Aucune muraille ne peut protéger de tout. Force et proactivité sont les bases de la survie dans un monde - un univers - hostile.

"Death’s End" offre donc une vision géopolitique - fut-elle galactique - très éloignée de la bienveillance naïve d’un Occident - et singulièrement d’une Europe - qui a fait de l’impuissance vertu et de l'hédonisme achèvement. Une vision bien plus réaliste imho que celle d’un Banks par exemple.
L’image que Liu donne de l’humanité pacifiée des temps heureux qui précèdent la catastrophe est dur et critique. Celle qu’il donne de Cheng Xin, qui manque par deux fois à l’humanité par excessive bonté d’âme, cruelle et impitoyable. Je ne vois guère d’auteur occidental brosser de tels portraits qui évoquent - hasard de l’actualité - ces mots récents du Général Desportes sur le crise syrienne : « Les bons sentiments ne valent que par l’épée qui les porte». L’humanité paiera cher de l’avoir oublié.
En empêchant le machiavélien d’agir, Cheng Xin prive son espèce de ses meilleures chances de survie. La Fin de l'Histoire est une illusion parfaitement ethnocentrée.

Au passif, car il y en a :

Un roman sûrement trop long - certains passages sont interminables.

Un style de chronique historique qui laisse régulièrement de côté les personnages.

Une marche délicate entre grandiose et grotesque, le spectaculaire et l’imprévu risquant sans cesse de devenir too much, comme lorsque le Roi-Singe intervient dans l’opéra chinois (chronique écrite en écoutant Havoc In Heaven).

Des développements scientifiques qui paraissent parfois un peu capillotractés.

Qu’importe, il faut lire "Death’s End". Parce que c’est énorme. Et parce que c’est chinois, c’est à dire non occidental, tant de pages l’illustrent.

Death’s End, Liu Cixin

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