mercredi 20 juillet 2016

The Fireman - Joe Hill - Burp !


Bon, je crois qu’en dépit de Locke and Key, pour Joe Hill auteur de romans je vais faire une très longue pause.
Je retrouve en effet dans "The Fireman" la qualité essentielle de Horns, à savoir une vraie écriture de page-turner, très efficace même si elle est énervante tant on voit qu’elle est faite spécifiquement pour ça. C’est de l’écriture blockbuster avec cliffhanger récurrents, retournements fréquents de situation, et annonces préliminaire des dits retournements qui permettent de s’inquiéter sur commande de ce qui va encore – d’ici très peu de pages – mal tourner pour les héros du livre. Mais encore une fois, hélas, et sans doute plus que pour Horns, je sors peu satisfait de ma lecture. Car ça sent trop le blockbuster, le construit, le « fait pour », et que s’y ajoutent de surcroit bien d’autres défauts.

Pourtant tout commençait bien. Aujourd’hui, ou pas loin. Une nouvelle maladie, le Dragonscale, balaie le monde. Transmise par des spores, elle couvre les infectés de marques cutanées parfaitement visibles (et non dénuées d’une certaine beauté) avant de provoquer une combustion spontanée de ceux-ci au bout de quelques semaines ou mois. Aucun traitement n’existe. Etre malade c’est être un mort qui marche.
Harper Willowes est une infirmière volontaire à l’hôpital de Concord, New Hampshire. Elle est très amoureuse de son mari, Jakob, fonctionnaire municipal et would-be écrivain. Alors que la crise – mondiale – s’aggrave à coup de réactions en chaine enflammant plusieurs malades proches simultanément et de destructions massives de cultures agricoles et d’infrastructures humaines sous l’effet des incendies, alors que l’économie complexe du monde voit ses maillons se briser les uns après les autres, Harper rentre un soir chez elle pour s’apercevoir qu’elle porte les stigmates de la maladie. Et aussi qu’elle est enceinte.
Confrontée à la rage meurtrière de Jakob qui craint qu’elle ne l’ait contaminé, abasourdie par la découverte du mépris qu’il lui porte depuis toujours, Harper ne doit son salut qu’à l’intervention d’un mystérieux Fireman qui l’emmène vers une communauté cachée de malades. Des malades qui ont réussi à tenir l’autocombustion à distance grâce au chant et à l’harmonie consensuelle. Mais le monde menace, et à l’intérieur même de la communauté le consensus obligé dérive rapidement vers l’autoritarisme sectaire.

Le début, background + réaction choquante de Jakob + révélations sur la vérité de sa personne et de son « amour », laissait présager un roman dur, adapté à l’ampleur de la crise. Et, d’une certaine manière, c’est ce qu’il offre. Confronté à la menace, le monde se ferme, des frontières s’élèvent, des milices apparaissent, des commandos d’extermination aussi, qui traquent et assassinent les malades. Avant le moment The Road, avant celui Walking Dead, "The Fireman" montre l’effondrement en cours, au ras des yeux d’une victime innocente, handicapée qui plus est par sa grossesse.
Invoquant une interaction supposée de l’ocytocine avec les spores, Hill montre les ravages de l’unanimisme qui serait induit par ce qu’on nomme parfois « cuddle hormone ». Il montre que le bonheur de la communion, la dissolution du moi, n’existent pas seulement dans le chant collectif ou la prière, mais aussi dans le massacre, le viol en groupe, ou le lynchage sur réseaux sociaux - et Les Deux Minutes de Haine dans 1984. Il cite d’ailleurs opportunément Jim Jones et le suicide collectif du Guyana.

Au-delà de l’étude des petits groupes qui deviennent des petites meutes, on peut aussi faire une lecture politique du roman. Hill ne s’en prive pas en interview. Y voir la peur des réfugiés, l’envie de frontières, les dérives politiques contemporaines, la fragilité des sociétés modernes et des nations historiques, la fragmentation des sociétés humaines en groupes de plus en plus homogènes et locaux.

On pourrait s’arrêter là, dire qu’il y a de la matière dans le roman, que l’écriture est efficace, et voilà. Sauf que…

D’abord, le roman est trop long. Plus de 700 pages qui auraient pu être moins nombreuses en raccourcissant certaines scènes. Effet blockbuster ici avec des affrontements longs et (trop) détaillés. On s’ennuie par moments, ou on tourne vite les pages pour passer au moment suivant.

Ensuite, les nombreuses références pop sont trop récentes et/ou trop grand public pour ne pas faire bas de gamme, ou au minimum râteau à tête large. Captain America, Harry Potter, Dumbledore lui-même, Dr Who, Game of Thrones, etc. Antoine Vitez parlait d’élitisme pour tous, ici c’est de geekisme pour tous qu’il s’agit dans une accumulation omnibus qui rappelle l’inénarrable CD « Je n’aime pas le classique, mais ça j’aime bien ! ».

Et, top of the pops, il y a Mary Poppins. Ca c’est moins récent certes. Mais c’est l’obsession de Harper qui s’identifie à elle (et adore aussi Disney en général) et utilise certaines chansons du film comme mantra à divers moments du roman. Un roman qui, si on y réfléchit, offre un casting à la Mary Poppins. L’infirmière en nurse courageuse et aimante, le Fireman en ramoneur, et deux orphelins (véritables ici, virtuels dont le film) dont s’occupent la paire. Autour de Harper et du Fireman, quelques amis sûrs, une grande méchanceté, et l’adversité du monde. Qu'importe, en dépit de la menace mortelle de l’extérieur, d’une dérive intérieure aussi grave que très peu subtile dans ses manifestations, la bonté continue d’irradier de Harper et de ses proches. C’est tout à leur honneur et c’est un projet qu’on peut accepter. Mais Hill l’exprime par des phrases mièvres, des petites blagues constantes qui évoquent Spiderman chambrant ses adversaires, les petites insultes qu’on s’échange pour rire sur un mode bienveillant, sans compter les incantations incongrues dans le contexte à la Constitution ou à l'Etat de Droit. Plus un chat, des masques de super-héros, un vieux camion de pompier des années 30. Et bien sûr, no sex. Tout ça fait vraiment novélisation de Disney. Hill voulait montrer qu’au sein de l’horreur subsistent des personnes bonnes même si elles sont minoritaires. C’est vrai. Mais bon n’est pas synonyme de mièvre. L’Abbé Pierre était bon, les Justes étaient bons. Aucun n’était mièvre.

Ajoutons à ça – et c’est important en terme de perte de crédibilité imho – une « magie » ou du moins une physique incompréhensible très gênante dans un roman à contexte contemporain, au minimum trois énormes Deus ex Machina qui permettent à l’auteur de se sortir de l’outrance spectaculaire dans laquelle il s’est mis lui-même, et le bouclage peu crédible – vers la fin du roman et dans le Maine (sic), bien loin du point de départ de celui-ci – de la relation nauséabonde entre Jakob et Harper comme dans ces films d’action où un « combat ultime» doit mettre un point final à la confrontation personnelle du film.

Au vu des thèmes abordés – et même si les parasites qui prennent peu ou prou le contrôle commencent à avoir bon dos pour expliquer à peu près n’importe quoi – "The Fireman" avait le potentiel pour être un très bon roman. A l’arrivée, il n’est qu’un long texte pas désagréable à lire mais qui laisse un sentiment d’écœurement proche de celui qu’on éprouve après avoir mangé trop d’un gâteau d’anniversaire industriel trop sucré dans une assiette en carton Reine des Neiges.

On appréciera j'espère que je n'aie utilisé ni Stephen King ni Le Fléau dans cette chronique.

The Fireman, Joe Hill

4 commentaires:

chéradénine a dit…

Merci pour cette excellente chronique qui sonne très juste, bien que je n'ai pas lu le roman. Les mécaniques du best-seller, les références à la mode, la mièvrerie: j'ai l'impression d'avoir lu ces 700 pages tant c'est évocateur !

Gromovar a dit…

Tant mieux si ça aide :)

Tigger Lilly a dit…

Ça a l'air très scolaire en fait ce bouquin.

Gromovar a dit…

Ca fait livre de bon garçon ;)