lundi 25 juillet 2016

Europe in Autumn - David Hutchinson - Everyonexit


"Europe in Autumn" est un roman d’anticipation qui prend place dans un futur (hélas trop) proche, en Europe comme son nom l’indique. Ce roman de David Hutchinson – shortlist Arthur C Clarke 2015 - est le premier d’un diptyque, et il fera l’objet, par nécessité, d’une chronique plus nuancée qu’à l’accoutumée.

Futur proche donc. L’Union Européenne est devenue un « cadavre à la renverse où les vers se sont mis. ».  Dilacérée par les départs volontaires de certains membres et les fragmentations internes d’autres, l’UE n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut et le cadavre ricanant de ce qu’elle voulut être. Mais la désintégration de l’entité supranationale qui ne parvint jamais à devenir une fédération n’est pas la seule en cours dans le futur d’Hutchinson. Les États-Nations historiques se délitent aussi sous l’effet d’un mouvement de création frénétique de micro Etats en leur sein même. Individualisme, peur (des pandémies, des migrations, ou du terrorisme), défiance à l’égard des pouvoirs politiques globaux dans un contexte de possible stagnation séculaire, conduisent à une sortie de la modernité durkheimienne et donc au retour vers la chaleur aussi rassurante qu’aliénante de la communauté, de la tribu. Une fois encore, un roman contemporain décrit un monde d’où l’impersonnel et forcément vertical lien politique a disparu pour être remplacé par l’horizontalité mimétique de la horde. On trouve donc dans l’Europe de Hutchison des polity primaires indépendantes homogènes, de petite taille, dans lesquelles se sont regroupés, à l’écart de leurs ex-compatriotes, ici des fascistes, là des communistes, mais aussi, ici ou là, des mafieux, des supporters de foot, des staffs de parcs nationaux, des salariés de centres de loisirs. Souvent à courte vie, car il est difficile de dépendre de l’extérieur pour à peu près tout – les habitants de Gaza en savent quelque chose –, ces polity naissent et meurent vite mais certaines, plus chanceuses ou mieux dotées, parviennent à s’installer dans le temps, faisant de la carte de l'Europe une peau de léopard. Et puis il en est une tout à fait particulière : la Ligne. Un des derniers grands projets de l’UE, la Ligne est une ligne de chemin de fer transeuropéenne qui va en gros du Portugal à la Russie et a revendiqué dès sa complétion un statut de polity. Sa place est importante dans l’histoire comme au cœur du continent.

Dans ce monde régulièrement coupé de frontières plus ou moins étanches, Rudi est un chef estonien qui travaille en Pologne. Les hasards des rencontres l’amènent à devenir un Coureur, membre d’une organisation semi-occulte qui assure, contre rémunération, la circulation des hommes, des données, des objets, à travers le continent, en dépit des frontières, et dans une discrétion absolue. Néo-contrebandiers, passeurs, résistants, les Coureurs sont un peu tout ça à la fois ; ils se réclament de l’esprit de Schengen dont ils ont fait leur fonds de commerce. Après quelques missions simples durant lesquelles il gagne en expérience, et alors que ses affaires marchent plutôt bien, Rudi se trouve piégé au milieu d’une vaste conspiration qui met sa vie en danger et le conduit à découvrir une vérité stupéfiante (si on pense lire le roman, ne pas chercher à savoir).

"Europe in Autumn" est un roman au background passionnant. La désintégration européenne est aujourd’hui possible, le retour à la chaleur du tribalisme aussi, dans des sociétés que n’anime plus aucune transcendance religieuse ou politique. Hutchinson en prend acte (même s’il ne prévoit pas le Brexit en faisant de l’Angleterre – et pas la Grande Bretagne car l’Ecosse a fait sécession et maintient une frontière efficace avec sa voisine anglaise – un des derniers piliers de l’UE). Il décrit fort justement une Europe de l’Est grisâtre et polluée, des mafias omniprésentes, le monde souterrain et secret des black ops ainsi que l’infrastructure nécessitée par la création et le maintien des « légendes », l’incongruité que constitue le cosmopolite Rudi dans un monde qui se referme. Il livre progressivement cette histoire du futur proche de l’Europe qui explique au lecteur comment le monde qu’il parcourt est né. Il crée (mais ça prend du temps) un fond pour son personnage principal, une vie, une évolution qui le fait passer du statut de sujet agi à celui, plus enviable, de sujet agissant. Et puis, quelle révélation dans le dernier quart !
On oscille entre politique-fiction, roman d’espionnage - sur lequel je n’ai que peu de références -, et univers parallèle étrange à la Miéville ou à la Wilson, voire à la Pynchon. La mayonnaise met du temps à monter, mais elle finit par prendre et les choses par faire sens.

Et ceci nous amène au défaut principal du roman, sa lenteur. Après un début tonitruant, le roman devient lent. Trop de longues descriptions de lieux, de tenues vestimentaires, de situations pas directement liées au point. Une écriture parfois contournée qui multiplie les incises dans les incises (je connais bien ce défaut car je l’ai aussi). Et, pendant longtemps, une impression de répétitivité des opérations que ne lie aucun fil directeur. C’est seulement au début de la deuxième moitié que les choses s’emballent et prennent corps, et seulement au début du troisième quart qu’on comprend qu’il y a plus dans l’histoire que ce qu’on en avait compris. A un moment j’ai douté. Et si ce roman ne m’avait pas été conseillé par l’excellent Erwann Perchoc, j’aurais peut-être été tenté d’interrompre ma lecture.

Mais, de fil en aiguille, Rudi prend de l’ampleur, le tableau complet se dévoile, et on comprend qu’il y avait beaucoup plus entre ses pages que n'en voyaient les yeux. Comme si le roman lui-même était sous identité secrète et ne se dévoilait qu’à ceux qui faisaient l’effort d’aller au-delà de l’évidence.

Conclusion : Je vais acheter la suite, Europe at Midinight – shortlist Arthur C Clarke 2016 - et la lire très vite.

Europe in Autumn, David Hutchinson

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