lundi 16 mai 2016

Bitch Planet - DeConnick - Rated R


"Bitch Planet" est un comic de Kelly Sue DeConnick, illustré, entre autres, par Valentine De Landro. Et c’est un putain de bon comic !

Futur indéterminé. Une révolution conservatrice (dont on comprend que les détails ne nous seront donnés que plus tard) a mis en place un régime autoritaire à vocation totalitaire : le Protectorat. Patriarcat poussé à son extrême, le Protectorat vise à « l’harmonie » et à la « communauté » par l’imposition de règles de comportement strictes et détaillées dans tous les domaines de la vie sociale et privée. Pour les rendre effectives, un contrôle social constant, aussi bien formel qu’informel, sanctionne le respect des normes. Le Protectorat s’impose à tous - hommes compris - mais quantité de règles concernent exclusivement les femmes, sommées de correspondre à la vision récréative que les hommes ont d’elles (jusqu’à s’imposer des régimes insensés ou ingérer des vers solitaires pour maigrir), de les satisfaire en toute chose, et de faire montre de la modestie de celles qui savent se tenir à leur place. Les récalcitrantes, les « Non-Conformes » (et les motifs de non-conformité sont innombrables), finissent vite par être expédiées dans l’Etablissement Auxiliaire de Conformité, élégamment surnommé Bitch Planet. On n’en revient en général jamais.
Pendant ce temps, sur Terre, près de femmes domestiquées et à l’abri de ces femmes insoumises que le système considère comme un cancer à éradiquer, les hommes se passionnent pour un sport d’une grande violence, le Duemila, inspiré du Palio. Ces jeux du cirque modernes calment la foule masculine en lui permettant de libérer sans risque ses pulsions agressives ; ensuite, pour ce qui est du repos du « guerrier », il y a les femmes soumises du nouvel ordre social.
Le Protectorat, c’est le Franquisme plus Stepford Wives, ou encore un monde dans lequel la Servante Ecarlate aurait rencontré Rollerball.
Voila pour le cadre.

Quand commence le volume, une nouvelle fournée de prisonnières arrive sur Bitch Planet. Parmi elles - nous en viendrons à bien les connaître - il y a Marian, Penny, Meiko, Kat, et l’athlétique Kamau qui s’impose vite comme le personnage principal, celle par qui la révolte – si révolte il y a - arrivera. Sur la planète carcérale, loin du regard d’une société qui se débarrasse ici de ses « problèmes », entre confinement, inconfort, et brimades, des alliances se lieront, une proposition sera faite (mensongère sûrement, mais à saisir quand même), des violences physiques et psychologiques seront exercées, des gens mourront de mort violente. "Bitch Planet" montre au lecteur ce que peut être le sexisme poussé à son maximum, mais il montre aussi la réaction de femmes victimes d'une oppression systémique qui veulent recouvrer leur dignité or die trying. C’est parlant et efficace, d’autant que dans l’édition française des témoignages féministes concluent l’ouvrage. Mais, au-delà du cas des femmes, c’est la volonté de mettre la différence et/ou le libre arbitre sous l’éteignoir ou, en dernier ressort, de les anéantir qui est montrée ici dans toute sa crudité. L’accusation qui exclut du monde est bien la Non-Conformité (au point que des lectrices US du comic se sont fait tatouer le symbole Non-Conforme irl).

"Bitch Planet" démontre son point de manière aussi intelligente que percutante. Le premier numéro (le TPB regroupe les #1 à 5), est cruel et injuste, y compris dans le contexte du Protectorat. Il met le lecteur dans l’ambiance ; l’histoire sera aussi rude que révoltante. C’est confirmé tout au long du récit, jusqu’à un climax à la fin du tome 5.

Décrivant la violence d’un monde oppressif, y montrant la misère sexuelle autant que la répression qui vise une activité perçue comme potentiellement révolutionnaire, DeConnick joue intelligemment et explicitement des codes de la dystopie (féministe ici) en les mêlant à ceux du film de prison (annonçant même par écrit « l’inévitable scène de douche »). Les personnages, développés, sont très différents les uns des autres, montrant qu’il y a autant de manières d’être non conforme qu’il y a d’individualités. Le scénario offre des développements de belle qualité et en promet d’autres à venir.

Avec son dessinateur, DeConnick use de tous les artifices visuels et scénaristiques tant de la sexploitation que de la blaxploitation, dans une ambiance grindhouse qui lorgne vers le pop art à la Lichtenstein avec sa quadrichromie explicite. Chaque tome se termine par une page très mal imprimée de goodies à acheter comme on en trouvait dans les petits pulps. Ironique à souhait dans l’éventail des produits proposés, cette page est absolument dans le ton graphic dime novel de la série.
Le tout est beau et adapté. La mise en image, très typée et presque sans décor (petit budget), sert à merveille une histoire riche, dense, et captivante. Elle met les personnages au cœur du récit et signale assez que le lieu importe peu, ce sont les actes qui comptent.

Bitch Planet, DeConnick, De Landro

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