samedi 16 avril 2016

Ma bataille d'Alger - Ted Morgan - Candide à Alger


"Ma bataille d’Alger" est un témoignage du journaliste et historien franco-américain Ted Morgan. De naissance, Ted Morgan est le Comte Sanche Charles Armand Gabriel de Gramont, fils élevé aux USA d’un père pilote mort en mission pendant la Seconde Guerre Mondiale. En 1955 il est appelé à faire son service militaire par la France alors en pleine Guerre d’Algérie. Morgan n’est guère enthousiaste mais il y va, par devoir. C’est cette expérience de deux ans qu’il raconte dans "Ma bataille d’Alger".

Les caractéristiques de l’auteur cet ouvrage en font l’intérêt véritable.
Morgan est français mais il a grandi aux USA et sa culture est résolument américaine. La Guerre d’Algérie, de fait, l’indiffère largement, même si sa culture US lui présente sous un jour plutôt favorable les processus de décolonisation, sans plus. Rattrapé par sa nationalité et son histoire, Morgan est néanmoins assez largement désimpliqué dans toute cette affaire, qu’il va vivre comme individu bien plus que comme un Français pour ou contre, avec donc une espèce d’équidistance rare sur ce sujet, et en y mettant la chair qu’on ne trouverait pas dans un ouvrage purement historique.
Le Comte Sanche Charles Armand Gabriel de Gramont fait partie de la upper-upper class US, et il a donc de nombreux contacts qui lui permettent de naviguer dans les hautes sphères de la société algéroise ou américaine expatriée.
Il est diplômé de journalisme ce qui lui donne l’occasion de couvrir la bataille d’Alger pour la feuille de chou de l’état-major, et ainsi d’être au contact des généraux et aux premières loges de bien des évènements.
Et enfin il est basé à Alger, marchant dans des rues où explosent des bombes dont il pourrait être victime (et manque d'ailleurs de l’être). "Ma bataille d’Alger" (le « ma » est capital) est donc le compte-rendu tout à fait passionnant d’une forme involontaire d’observation participante.

Ce qui ressort du récit - rien de neuf pour les férus d’Histoire - c’est que la bataille d’Alger (puisque c’est le nom consacrée de la confrontation entre la campagne terroriste du FLN et la répression violente de l’armée française) fut gagnée, mais qu’une bataille n’est pas la guerre et que l’indépendance était un mouvement mondial inéluctable. Quand aux faits bruts, ils sont connus de ceux que le sujet intéresse.
Ce qui est intéressant donc c’est le récit qu’en offre Morgan.

Il montre une armée française d’appelés et de rappelés qui ne souhaitent pas, dans leur majorité, se trouver là, commandée par des officiers qui ont été « formés » par la défaite indochinoise et se méfient majoritairement des politiques. Il raconte les atrocités, des deux camps, dont il est témoin lors de son bref passage en unité combattante, l’espace de non-droit que crée la guerre, à fortiori coloniale, et l’espèce de folie de règlements militaires absurdes entre obligation de se tenir debout en jeep sous le feu et maternage des troupes coloniales qu’on emmène une fois par mois au bordel militaire de campagne. Il confesse sa propre atrocité, fruit de l’expérience unique du combat qu’avait déjà décrite Jesse Glenn Gray dans l’indispensable Au combat (très bonne recension ici).

Il montre des Français d’Algérie - dont beaucoup ne parlent pas trois mots d'arabe - élevés dans une culture racialiste (voir Georges Mauco) et qui la manifestent explicitement, comme point aveugle allant de soi.

Il raconte l’escalade des attentats aveugles d’un côté et de la torture et des exécutions sommaires de l’autre dans un mano à mano qui, en dépit des efforts de quelques partisans de la paix, ne pouvait se terminer que dans la séparation définitive et la rancœur durable.

Il explique comment le lieu et la date des attentats deviennent des points de repères géographiques ou temporels dans la ville. Et comment, pourtant, on continue à vivre entre deux drames, soixante ans avant la résistance bistrotière de l’après Charlie.

Il promène le lecteur dans la folie d’une guerre qui ne dit pas son nom et dans laquelle chaque position personnelle était mouvante et instable. On y croise le leader de la bataille d’Alger dont la femme Suzanne aide les Algériens ; une membre éminente du FLN non pas torturée mais séduite ; un colonel de parachutistes qui n’aime pas faire la police à Alger mais la fera de toutes les façons possibles ; un général qui démissionne, écœuré par ce qu’il a vu ; des officiers anciens déportés pour qui la torture est insupportable et d’autres plus nombreux qui considèrent qu’à la guerre comme à la guerre ; un avocat qui y inaugure sa « défense de rupture » et qu’on surnomme Maitre Guillotine tant ses plaidoiries politiques sont inefficaces ; un appelé motivé qui finit par déserter après avoir refusé une exécution sommaire ; un journaliste de l’armée qui publie en cachette dans Témoignage Chrétien ; un Prix Nobel de littérature qui préfère sa mère à la justice ; des femmes de sous-officiers en opération qui s’emploient comme hôtesses dans un club d’officiers ; une bourgeoise locale mariée qui devient la maitresse de Morgan puis cesse - par respect ? - quand son mari est tué au Sahara. Et des morts très nombreux, des deux côtés, dans une montée aux extrêmes hallucinante.

Ecrit en 2007, alors que les Américains sont empêtrés dans le bourbier irakien, "Ma bataille d’Alger" se lit aussi comme un message à la société américaine. Contrairement à une doxa récente, il y affirme que si la torture est moralement condamnable et produit des effets de long terme délétères elle est opérationnellement efficace, mais aussi qu’une bataille n’est pas la guerre et que certaines guerres ne peuvent être gagnées car elles sont à contresens de l’Histoire.

Ma bataille d’Alger, Ted Morgan

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