mercredi 30 mars 2016

Blackass - Igoni Barrett - Une métamorphose nigériane


"Blackass" est le premier roman de l’écrivain nigérian Adrian Igoni Barrett. Sur les traces du Kafka de La métamorphose, il raconte l’histoire de Furo, un jeune habitant de Lagos, au chômage, qui découvre, le matin de son entretien d’embauche, qu’il est devenu blanc. A l’exception de son cul qui, lui, est resté noir. Commence alors pour Furo la nouvelle vie que lui offre son inédite couleur de peau, entre oubli volontaire et forcené de ses racines et difficulté à tourner la page de ses origines.

"Blackass" est certainement un roman très intéressant d’un point de vue anthropologique. Pour qui ne connaît pas Lagos, ou l’Afrique, "Blackass" est une plongée en profondeur et à la première personne dans une société où codes et coutumes sont radicalement différents.

On voit d’abord comment la nouvelle couleur de peau de Furo lui ouvre les portes d’un avenir bien plus radieux que ne le permettait l'ancienne ; si radieux qu’il veut, tout de suite, oublier qu’il a été noir, au point de couper avec sa famille et de disparaître sous une fausse identité. Le chômeur noir Furo, devenu blanc, est, sans effort aucun, recruté sur un poste de directeur marketing par un éditeur de livres professionnels (pourtant noir lui-même), alors qu’il postulait pour être représentant, et se retrouve nanti d’un salaire confortable et d’une voiture avec chauffeur. Il se fait aussi très vite une amie/amante. Le nouveau Furo obtient donc comme par miracle un emploi, des revenus élevés, une voiture, une femme, un statut ; une ascension sociale qui n’est pas prête de s’arrêter car on lui propose régulièrement de le débaucher.
Il est, certes, sans cesse dévisagé par les habitants de Lagos, mais réalise vite que son nouvel état est très avantageux. Il expérimente, au fil du roman, le respect ostensible et irrationnel que reçoivent les hommes blancs dans un pays comme le Nigéria, un respect qui assure emploi bien payé, passe-droits, et vie agréable. Il côtoie - de vraiment près - le monde de ces femmes nigérianes mariées à des blancs expatriés et au confort qui va avec. Il entend la révérence qu’exprime son chauffeur devant un monde blanc dans lequel les droits de l’homme protègent les individus (même noirs), et comment les Africains jouent de cet état de fait autant qu’ils le valorisent. Il voit aussi comment les femmes africaines se tartinent de crème pour blanchir leur peau et se rendre ainsi plus séduisantes.

Dans "Blackass", on visite aussi Lagos, une grande ville africaine, tentaculaire et dangereuse, peu métissée, et très inégalitaire. Les ethnies y ont une conscience très claire de leur existence, la corruption y est omniprésente, les résidences aisées y sont gardées, ceux qui peuvent se les payer ont leur propre réservoir d’eau et leur propre générateur électrique (on n’est jamais trop prudent, les coupures sont quasi quotidiennes). Les belles femmes y sont des Sugar Babies que des Sugar Daddies entretiennent, en dépit de leur état d’hommes mariés par ailleurs. Les entrepreneurs qui veulent s’élever y sont ruinés par l’incurie des services publics et les inévitables pots de vins, à moins d’être proches d’un homme de pouvoir auquel cas tout devient simple. Les vraies stars y sont les DJ radio, et Fela, que tous écoutent sur les postes à pile pendant les pannes d’électricité.

Tout ceci est vu, et bien vu, par les yeux de Furo qui entraine le lecteur à sa suite et lui fait découvrir la ville et ses contrastes. Lieu étrange pour un Européen. Eclairant donc par là-même.
Mais du point de vue romanesque, je suis resté sur ma faim. Furo, en ethnotraitre laissant sa famille dans l’angoisse de sa disparition n’est guère sympathique, d’autant qu’il utilise sans cesse les autres qu’ils croisent (certes, autant qu’eux-mêmes l’utilisent). Mais surtout, il manque du ressort au roman. Ca n’est jamais très drôle, jamais très intrigant, jamais très émouvant. Furo se laisse porter par la vague, et ses rares vrais efforts ne portent que sur l’obtention de nouveaux papiers et les tentatives de blanchiment de ses fesses. C’est peu.
De plus, Igoni Barrett, qui se met en scène dans le roman, se perd un peu dans une intrigue secondaire de changement d’identité sexuelle qui n’apporte rien au récit mis à part un questionnement secondaire, mais peu développé, sur les questions d’identité et l’impossibilité qu’il y a à en changer complètement.

A lire donc pour la connaissance d’un monde différent plus que pour l’histoire elle-même. Je suis convaincu qu’un lecteur africain y trouvera matière à réflexion ou à ironie ; je n’ai pas cette chance.

Blackass, Adrian Igoni Barrett

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