lundi 29 février 2016

The Thing Itself - Adam Roberts - Applied Kant


"The Thing Itself" est le dernier roman du britannique Adam Roberts. C’est de la SF spéculative de haut vol, bien écrite ce qui ne gâche rien.

1986, quelque part en Antarctique. Roy Curtius et Charles Gardner sont deux astronomes installés dans une base polaire pour étudier, loin de toute interférence, d’éventuels signaux intelligents venant de Proxima et d’Alpha du Centaure. Sous l’impulsion d’un Curtius - clairement dérangé - aussi obsédé par le Paradoxe de Fermi que par la Critique de la Raison Pure de Kant, ils vont trouver bien plus que cela. Une rencontre brutale avec la Chose en soi laissera Gardner handicapé autant physiquement que psychologiquement, et expédiera Curtius dans le circuit des asiles pour fous dangereux. Trente ans plus tard, c’est à un Gardner en bas de l’échelle sociale et professionnelle qu’un mystérieux Institut propose une mission : recontacter Curtius afin de le convaincre de se remettre en quête de la Chose en soi, aidé cette fois par une IA censée ignorer les limitations de l’entendement humain. Découverte et connue, la Chose en soi perçue deviendrait manipulable par la manipulation des catégories qui la médiatisent, une pierre philosophale de la réalité ouvrirait alors à l’Humanité des horizons sans limite.

"The Thing Itself" est un roman parfois aride mais toujours intellectuellement fascinant. D’abord, Kant et la Chose en soi. Voici la version courte : il est impossible aux Hommes de percevoir la réalité (la Chose en soi) car les catégories de l’entendement humain s’interposent entre la réalité et ce que nous en connaissons. Nous ne percevons la réalité que modifiée, mise à la forme de notre entendement qui, lui, est premier ou pur. Un homme qui regarderait le monde à travers des lunettes noires ne percevrait pas la réalité de celui-ci mais sa version teintée en noir, une version interprétée donc, mise en forme par le filtre des lunettes avant que l’œil ne le perçoive, comme l’entendement met en forme la Chose en soi avant que l’Homme ne la perçoive. Même le Temps et l’Espace sont des formes pures (autrement dit, à priori) de la sensibilité humaine, filtres humains de notre expérience de la Chose en soi. Notre rapport à la réalité est médiatisé par notre entendement, nous n’avons jamais accès à la réalité elle-même. Nous percevons des phénomènes, qui seraient différents si les catégories étaient différentes.

Robert en tire trois développements littéraires.

D’abord, le Paradoxe de Fermi est, de facto, résolu. Nous ne voyons pas d’autres civilisations car nous cherchons seulement en fonction de ce que nous pouvons percevoir, comme un voyageur qui ne visiterait une ville étrangère sur les seules indications d’un guide touristique et ne percevrait donc d’elle que les choses sur lesquelles l’ouvrage attirerait son attention. C’est la certitude de Roy Curtius.
D’autre part, une IA, n’étant pas une conscience humaine, ne serait pas limitée par les catégories de l’entendement humain, et pourrait donc connaître la Chose en soi de manière plus efficace, ou au moins différente, c’est à dire libérée par exemple de la nécessité du Temps et de l’Espace. C’est ici la primo-IA Peta qui s’y colle.
Enfin, une connaissance plus claire de la Chose en soi permettrait de se dégager des catégories de l’entendement et ainsi de vaincre temps ou distance, individuellement ou jusqu’à créer une société post-rareté qui préfigure, sur des bases théoriques radicalement autres, celle des romans de Banks par exemple.

Pour raconter son histoire, Roberts utilise un dispositif narratif de grande qualité.

Le récit principal met en scène Gardner, Curtius, l’Institut, et une agence gouvernementale de renseignement. Les personnages ne sont pas attachants mais ils sont intrigants, Gardner en particulier sur qui tout tombe, qui se débat, comme un Job kantien, dans une histoire qu’il ne comprend pas et qui lui a déjà couté de grandes misères, professionnelle, sociale, ou sexuelle. L’illuminé Curtius et les acteurs cryptiques de l’Institut ou des Services ne sont pas en reste dans la construction du mystère, sans parler du rôle longtemps trouble de l'IA Peta. Oscillant entre histoire secrète à la X-Files, récit enlevé d’évasion et de poursuite, et vulgarisation très efficace de la Critique de la Raison Pure, le fil narratif principal parle à l’esprit par-delà ses personnages.

Entrelacés au sein du récit central, Robert livre des flashes, parfois long, sur des « moments » de la « quête » de la Chose en soi. Ces moments, liés in fine, prennent place à des époques différentes et donnent lieu à des narrations dans le style ad hoc, comme le faisait David Mitchell dans Cloud Atlas. Et, étonnamment, c’est dans ces flashes que les personnages vivent le plus, qu’ils émeuvent et parlent au lecteur. Qu’on visite Mayence au début du XXème siècle en compagnie du couple formé par Albert et Harold, qu’on soit le témoin impuissant des épreuves tragiques du jeune Thos au XVIIème, qu’on s’extasie devant le XXIVème et sa post-rareté libertaire issue du Kantisme Appliqué, ou ces voyages temporels qui tuent par accumulation de possibilités divergentes, sans oublier la grossesse de Lunita dans la Gibraltar du XIXème, tous ces récits émeuvent le lecteur par la description de la vie de leurs protagonistes et en disent long sur la qualité de l’œuvre de Roberts.

L’intellect, les sentiments, et Kant, Roberts mêle les trois dans ce roman dense et ébouriffant auquel il faut s’abandonner comme à un vent tourbillonnant.

The Thing Itself, Adam Roberts

2 commentaires:

Lhisbei a dit…

Tu avais lu Gradisil du même Adam Roberts ? (en VO ou VF ?)

(j'avais trouvé ça chiant, mais chiant à un point pas possible, à lire et ton billet laisse présager le même phénomène avec ce roman-ci)

Gromovar a dit…

Non, j'avais pas lu, alors je peux pas te dire si c'est raccord. Désolé.