mercredi 16 septembre 2015

Three moments of an explosion : Mieville pour le meilleur et pour le pire

Inutile de présenter ici le célèbre China Miéville, disons seulement que lui et moi avons une relation compliquée (enfin, surtout moi, lui je ne crois pas). Aimé Embassytown, aimé The City and the City, pas réussi à finir Perdido Street Station - les deux chros sont du bon TiberiX - le roman qui l’a rendu célèbre, et eu beaucoup de mal avec le recueil Looking for Jake. Voilà.

Et pourtant je continue de lire. Volonté d’enfin voir la lumière ou névrose masochiste ? Mystère. Me voici donc aujourd’hui à avoir lu "Three moments of an explosion", le dernier recueil de nouvelles de l’anglais, encensé par une presse internationale révérencieuse comme toujours quand il s’agit d’un nom connu. Qu’en est-il vraiment de ce livre ?

28 textes, des très courts aux plus longs. 400 et quelques pages.

Soyons simple et efficace. Les textes courts sont des exercices de style assez vains, jamais émouvants, jamais époustouflants. On est vraiment loin du texte bonsaï de Gaiman Et pleurer, comme Alexandre qui, en seulement sept petites pages, éblouit son lecteur.

Pour les textes plus longs, majoritaires, tout dépend du degré d’humanité et de personnalité que Miéville a réussi à (ou voulu) insuffler dans son texte.

Certains, vides d’homme ou peu s’en faut, ressemblent à des backgrounds détaillés, des décors, des timelines, des espaces-temps dans lesquels situer des histoires un jour, peut-être. On se lasse vite de ces récit dont les enjeux sont incompréhensibles ou trop lointains pour être perçus.

Mais d’autres, heureusement, sont plein de vie. Habités par des personnages de chair et de sang, ils suscitent intérêt et empathie chez le lecteur. Les caractères résolument weird de l’œuvre de Miéville, des décors qu’il montre, des situations qu’il décrit, des réalités incroyables qu’il donne à voir, bénéficient alors pleinement de leur confrontation avec des sentiments et des progressions absolument humains. Accroché au fil d’Ariane que constituent les personnages, le lecteur s’enfonce avec la délectation de la peur devant l’inconnu dans les mondes sans limite de Miéville. C’est le lecteur lui-même, endossant le rôle des personnages, qui plonge dans ces mondes et les explore en frissonnant de plaisir.

On lira donc avec grand profit :

Polynia, dans laquelle des icebergs en vadrouille planent au-dessus de Londres, reliant deux réalités dont une invisible. La première nouvelle si on excepte le très court Three Moments of an Explosion, la moins bonne de toutes celles que je vais lister ci-dessous mais il faut bien commencer quelque part.

In the slopes et son récit plein de passion et de rivalité scientifique dans le petit monde de l’exopaléontologie terrienne.

Le très brillant Säcken dans lequel un couple de femmes en villégiature est victime d’une ancienne malédiction.

L’étonnant et facétieux Dreaded Outcome et ses psychanalystes d’un genre très particulier.

Le dérangeant After the Festival, qui réussit à inquiéter et mettre mal à l’aise en décalant un tout petit peu l’ordonnancement du monde, et fait immanquablement penser à un épisode de Black Mirror (et pas seulement parce qu’il y a un cochon). Très bon texte aussi.

Disons un mot sur The Dusty Hat, le seul texte que je n’ai pas aimé sur lequel j’ai quand même envie d’écrire une ligne. Délire de voyage temporel impliquant des révolutionnaire éternels repérés à un congrès politique, il n’y a qu’un militant d’extrême-gauche comme Miéville, convaincu et habitué de ces batailles de motions qui rendraient fou tout homme normalement constitué, qui puisse penser que ce texte, si représentatif de l’ambiance et des enjeux byzantins de ces rassemblements, puisse être agréable à lire pour le vulgum pecus. A titre ethnologique donc.

La très étonnante The bastard prompt et sa relecture volontairement littéraliste de la notion de rétrovirus, peut-être.

Le mini thriller scientifique weird Keep avec ses patients zéro et son monde au bord de l’effondrement.

Covehithe, un message écologiste déformé, à la limite de ne pas être dans cette liste, les personnages y étant plus témoins qu’acteurs.

The Junket, qui pourrait aussi être ici ou pas, dans lequel Miéville pousse à l’extrême limite le Hope de Shalom Auslander. A-t-il voulu dénoncer, mettre en garde ou valider ? Mystère.

L’effroi domestique de The Rabbet, effrayant car domestique et familier justement.

Le très inquiétant victorien contemporain (comprenne qui pourra s’il lit la nouvelle) de The Design, qui rend hommage au Lovecraft de L’affaire Charles Dexter Ward dans l’ambiance et raconte une histoire de scrimshaw – les grands esprits se rencontrent – comme dans le Nous allons tous très bien, merci de Daryl Gregory.

Concluons en disant que rien ne m’a vraiment excité dans les cent première pages et qu’il a fallu tout l’espoir qu’éveille en moi le nom de China Miéville pour que je continue. Bien m’en a pris car quand c’est bon, c’est à dire bien plus de la moitié du temps, c’est du weird de grande qualité que Miéville offre à ses lecteurs, mâtiné de fines touches lovecraftiennes d'un commerce agréable. Et quelle amplitude lexicale, quelle complexité de construction ; quelle facilité d’écriture aussi qui rend cette complexité fluide et roborative. Toujours. Dans les textes fascinants (il y en a beaucoup) comme dans ceux qui sont ennuyeux à mourir (il y en a pas mal).

Three moments of an explosion, China Mieville

2 commentaires:

Tigger Lilly a dit…

J'ai l'impression que c'est un peu tout ou rien avec les textes de Miéville. J'avais adoré Perdido, et pas du tout accroché à Kraken (bien malheureux d'ailleurs car le début était vraiment chouette). En format court j'ai lu Compte-rendu de certains événements survenus à Londres, dans le Bifrost consacré à l'auteur, j'avais beaucoup aimé.

Gromovar a dit…

Assez d'accord. Je pense qu'il écrit des choses tellement étranges que étrangeté du moment te parle ou pas du tout.

Ici, j'ai vraiment aimé une majorité des textes et me suis emmerdé comme un rat mort sur certains (malheureusement les premiers). Et Perdido est un des très rares romans que j'ai renoncé à finir (alors que je finis quantité de romans que je déteste).