jeudi 8 septembre 2011

La langue de Mieville est fasciste


"Embassytown" est le dernier roman de China Mieville. Il raconte avec force détails les bouleversements provoqués, dans une ville frontière au bout de l’espace connu, par l’apparition d’une nouveauté radicale.
"Embassytown" est une ville étrange ; elle ressemble à une colonie sans en être une. Sous administration d’une planète proche s’y côtoient des humains, quelques extros, et la population autochtone qui vit un peu à l’écart. Ces autochtones, nommés Hôtes par les nouveaux arrivants, sont nantis d’un Langage non symbolique qui ne peut exprimer que des choses connues comme existant ou ayant existé, rendant, de ce fait, mensonge et conceptualisation impossibles. De plus, ils parlent avec deux voix simultanées, comme avec deux bouches, ce qui rend leur Langage difficile à apprendre. Et pour couronner le tout, ils ne peuvent non seulement comprendre, mais même identifier comme signifiant, qu’un Langage parlé à deux voix parfaitement synchronisées. Une caste d’Ambassadeurs a donc été créée, clones toujours en contact et parlant ensemble le Langage. Ils sont les seuls à même de se faire comprendre par les Hôtes. Ils sont même les seuls à être considérés comme sentients par ceux-ci. Ils sont donc ipso facto la seule interface entre autochtones et nouveaux arrivants, le langage monovocal des humains et des extros étant perçu et traité, par les Hôtes, comme du bruit. Dans cette société stable, fondée sur un commerce raisonné entre locaux et « colons », l’arrivée d’un Ambassadeur d’un genre nouveau, porteur des projets secrets de la planète métropole pour ce petit bout de terre perdu dans l’espace, bouleversera l’ordre social, conduira à une guerre civile, et à une transformation radicale des Hôtes.
"Embassytown" est un roman qui fourmille d’idées. La « colonie » est un lieu profondément, absolument, étranger ; l’imagination de Mieville s’y déploie autant que dans Perdido Street Station. Géographie, technologie, organisation sociale, langage ou Langage, tout est innovant dans ce roman. Même l’hyperespace est décrit d’une manière nouvelle qui le transforme en un terrain concret d’aventures. Mieville développe très intelligemment de nombreux thèmes. On y trouve pêle-mêle des images et des évènements qui illustrent : la langue comme instrument premier de la puissance, l’isolement des comptoirs à la périphérie, les jeux d’alliance et de pouvoir qui se jouent dans les sociétés de petite taille, la rapacité et l’insensibilité des métropoles « coloniales », l’apparition des groupes « comprador », l’effet mortifère des consommations importées, la captation du pouvoir par les experts, le rôle de la conceptualisation dans la pensée, le bouleversement social induit par un changement de paradigme, et j’en oublie sûrement.
Mais "Embassytown" a été un roman désagréable à lire. D’une part, la lecture de ce roman est ardue du fait d’une préciosité extrême de sa langue, de formes dialoguées parfois étranges, et d’un grand nombre de néologismes. Mieville voulait sans doute que le lecteur réalise l’impact de la langue sur la pensée, mais cette démonstration est un peu trop appuyée à mon sens. D’autre part, le démarrage est très lent. De fait, de présentation en sentences mystérieuse en « je vous dirai plus tard ou je ne savais pas encore », le roman ne démarre vraiment qu'à la moitié de sa pagination. Si je n’avais pas déjà lâché "Perdido Street Station" pour la même raison, je l’aurais sans doute fait avec "Embassytown". Enfin, la narratrice est tellement générique qu’elle est dans l’incapacité de susciter la moindre empathie. Finalement on est indifférent à ce qui peut lui arriver (alors on imagine l’affection qu’on peut avoir pour les autres personnages), et l’intérêt pour le développement de l’histoire devient purement intellectuel. J’ajouterai deux points mineurs à ce qui m’a gêné. Mieville, en bon marxiste, fait du dévoilement une des clés de la résolution de son affaire ; le pouvoir du dévoilement, il y a longtemps que je n’y crois plus (cf. La domination masculine), et son efficacité immédiate a un aspect magique un peu ridicule. Quant à l’addiction hystérique des Hôtes à une forme mal prononcée du Langage (on pourrait dire un accent), elle m’a fortement rappelé Jamie Lee Curtis dans Un poisson nommé Wanda, ce qui a évidemment fait perdre un peu de son côté tragique à la chose.
Au final, c’est un roman que je ne regrette pas d’avoir lu mais que j’hésiterai à conseiller, sauf à un Mievillolatre.
Embassytown, China Mieville

18 commentaires:

Munin a dit…

Excellent billet analytique. J'ai moi aussi failli lâcher Perdido dans le premier quart du livre, donc je peux comprendre ce ressenti. Finalement, j'ai l'impression que Miéville, même s'il n'a pas les mêmes marottes, souffre du même problème que Doctorow : une volonté d'exposition de problèmatiques, qui, pour passionnantes qu'elles soient, nuisent complètement au côté dramatique de l'intrigue. Et les défauts que tu relèves se retrouvent dans the Scar (la transparence du protagoniste principal), the Iron Council (le projet politique), ... Je ne sais pas trop si je le lirai, du coup, même si entre toutes les originalités qui font salivier, le travail sur le langage a l'air passionnant.

Cédric Ferrand a dit…

Merci pour cette critique. En bon Mievillolatre, je vais finir par mettre le groin dedans, malgré les défauts que tu pointes. Parce que les idées ont l'air bien supérieures aux manies de l'auteur.

Efelle a dit…

Bien Perdido Street Station mais là je ne suis pas attiré, je passe.

yueyin a dit…

Ah c'est tentant quand même, j'ai eu du ma avec le début de perdido mais finalement j'ai vraiment trop aimé !!!

Gromovar a dit…

Je crois que tout ceux qui ont apprécié PSS peuvent y aller sans trop de risque. C'est de la SF mais ça ressemble bien à de la fantasy urbaine.

Maëlig a dit…

Ton avis est assez conforme à ce que j'avais déjà entendu au sujet du bouquin : intellectuellement intéressant, mais pas une lecture passionnante.
Par contre j'ai entendu pas mal de fans de PSS dire qu'ils avaient trouvé celui-ci bof, donc pas forcément de lien à ce niveau là (même si la patte de Miévile est très reconnaissable c'est vrai).

Gromovar a dit…

Alors...
Je ne sais plus que dire.
"Vivez dangereusement, lisez Embassytown".

Anonyme a dit…

je n'ai pas lu le résumer présent dans l'analyse pour éviter tout spoil mais le reste ne me rassure pas, sauf que l'auteur a abandonné PSS, ce que je n'aurais pas risqué de faire.

mantichore a dit…

KRAKEN m'a posé des problèmes du même ordre: plein d'idées, souvent épatantes, mais pas de personnages très intéressants, et une écriture souvent vecteur de confusion: on part sur une phrase, et on est obligé de la reprendre au début en s'apercevant qu'on avait interprété la construction du début d'une façon que la fin révèle erronée. C'est la première fois que ça m'arrivait aussi systématiquement.

Si c'est fait exprès, c'est impressionnant. Mais ça rend la lecture malaisée.

Gromovar a dit…

Je crois qu'il oublie ses personnages au profit du worldbuilding et du développement conceptuel.

Anonyme a dit…

Je trouve que l'héroïne des Scarifiés est un très bon personnage. C'est vrai que l'écrivain ne nous la fait pas grandement apprécier (ce qui n'est pas rédhibitoire) mais l'empathie avec ce qu'elle vit est assez fort, je trouve, surtout à la fin. Même dans le Concile de fer, les persos ne sont pas de simples vecteur de l'Histoire en marche ou je ne sais quoi, faut pas exagérer. Je pense que l'auteur n'aime pas trop se cantonner à l'intériorité des persos et à l'empathie facile tartinée à coups de monologues intérieurs, mais au niveau du plaisir de lecture ça se paie.

Samuel

Gromovar a dit…

De gustibus non est disputandum :)

Tigger Lilly a dit…

Moi ça ne me gène pas la lente exposition des faits :p

Je souhaite bon courage au traducteur en tout cas.

Gromovar a dit…

"Je souhaite bon courage au traducteur en tout cas."

Alors ça, tu me l'enlèves de la bouche :)

Anonyme a dit…

On pourra bientôt s'en rendre compte, le roman sort aux éditions Fleuve le 8 octobre 2015.

Gromovar a dit…

C'est toujours une bonne nouvelle quand un roman de bon niveau, si ardu soit-il, est traduit et publié en France.

chéradénine a dit…

Nathalie Mège, la traductrice de China Mieville en france, a été en général louée pour son travail, je crois. PSS comme Les scarifiés m'avaient impressionnés à ce niveau-là. Ca fait du bien de lire une prose recherchée de temps en temps: ça décrasse l'esprit. Les Scarifiés, quel roman de dingue. Le Concile de fer et sa lutte politique m'ont moins plu, et The city and the city fut une franche déception. Je me remets lentement de cette perte de confiance avec l'achat de Kraken en poche. On verra bien.

Gromovar a dit…

Time will tell en effet. En dépit de mes remarques finales, j'ai trouvé ce roman très intéressant.