mardi 11 août 2015

Something coming through : Faire du vieux avec du neuf

"Something coming through" est le nouveau roman de Paul McAuley. Il marque une rupture avec son cycle The Quiet War. Il est sans doute le premier d’une série ; la fin le suggère en tout cas.

Milieu du 21ème siècle. Le niveau des mers monte, avec son lot de réfugiés climatiques et d’iles submergées. Un conflit nucléaire limité a opposé au moins l’Inde et le Pakistan, et des frappes terroristes tactiques ont visé certaines capitales, dont Londres il y a quatorze ans. La routine en SF contemporaine, même si ce n’est ici que le background et pas le cœur de l’histoire. Et puis, il y a treize ans, les Jackaroo ont pris contact avec les humains. Aliens de nature inconnue, uniquement présent sur Terre par le biais d’avatars, les Jackaroo disent être venus pour aider. Ils ont « offert » à l’humanité quinze planètes terracompatibles à coloniser, accessibles via un système de navettes qu’ils contrôlent. Terriens tirés au sort et passagers payants des mégacorps embarquent depuis lors dans ces vaisseaux à destination de nouveaux mondes à défricher. Un détail cependant : les Jackaroo ont déjà fait le même « cadeau » de nombreuses fois dans le passé, les quinze nouveaux mondes regorgent donc de vestiges archéologiques laissés par les espèces (les Anciennes Cultures) qui y ont précédé l’espèce humaine et ont toutes disparu depuis. Objets d’art exotiques mais aussi vestiges technologiques reviennent donc plus ou moins légalement sur Terre. Ils y sont achetés par des collectionneurs ou utilisés par Etats et entreprises pour mettre au point de nouveaux produits miraculeusement avancés. Hélas, parfois, des « eidolons », souvenirs quantiques d’entités inconnues ( ! ), voyagent avec les vestiges et semblent influencer voire contrôler les humains qui se trouvent à leur contact. Faut-il jouer avec des choses qu’on ne comprend pas ? C’est l’une des questions lancinantes du roman.

Mélange de police procedural, de  noir, et de SF tendance Contact, "Something coming through" tisse deux fils qui ne cessent d’alterner jusqu’à la fin où ils se rejoignent.

Londres, 2 juillet. Chloé Millar est une jeune femme qui travaille pour Disruption Theory, une entreprise spécialisée dans la récupération d’artefacts aliens. De manifestations étranges en cultes bizarres, elle traque les eidolons qui signalent la présence d’artefacts. Lors d’un de ces évènements, elle croise le jeune Fahad qui lui semble possédé par une entité de grande puissance. Devenu l’objet de trop d’attention à son goût, Fahad s’enfuit avec sa petite sœur et tout deux disparaissent dans la nature. Commence alors pour Millar une traque qui lui fera découvrir les aspects les moins ragoutants de Disruption Theory, l’opposera directement à la Alien Technology Investigation Squad, plus connue sous le nom de Hazard Police, et la conduira, bien plus tard, jusqu’à la planète Mangala.

C’est sur Mangala que le lecteur rencontre dès le chapitre 2, l’inspecteur Vic Gayle. Colon de la première heure, vieux de la vieille dans la police locale, Gayle est appelé sur un meurtre commis à l’aide, semble-t-il, d’une arme à rayonnement à l’existence hypothétique. Gayle n’en sait rien encore mais l’affaire complexe dans laquelle il met les pieds est liée aux investigations de Millar, et leur rencontre ultérieure est inévitable. On est le 24 juillet dans ce chapitre 2. Ce décalage de date entre les deux fils va se maintenir jusqu’au bout en se resserrant progressivement. Certains faits qui intriguent Gayle se verront donc expliqués, pour le lecteur, dans les actes décrits de Millar et de son entourage.

Mais, à part ça, McAuley ne fait pas grand chose de cette construction en décalé qui aurait pu être très fertile. Et c’est, sur tous les points, cette impression générale de friche à mettre en culture que donne le roman. De bonnes idées dont l’auteur ne fait rien de vraiment utile. Quelques exemples :
Jours et nuits durent 31 jours sur Mangala – aucun effet psychologique notable, notamment sur les nouveaux arrivants (voir Insomnia).
Une tempête de sable géante approche durant tout le roman – la population s’y prépare en fond, elle finit par arriver, et c’est tout.
Une opposition entre premiers colons (les vrais, les purs, les durs) et nouveaux arrivants qui reste au niveau de quelques remarques acerbes dans la bouche de Gayle.

De plus, tout est un peu caricatural et archétypique dans "Something coming through". Passent encore les avatars déguisés en super-héros ou autres amusements qui peuvent être vus comme de l’humour caustique. Mais les personnages font désespérément clichés, que ce soit Gayle, Millar, ou leurs quelques compagnons d’aventure. Les situations et les dialogues, surtout dans la partie Mangala, sont prévisibles et convenus. Les méchants, les gentils, les idéalistes, les compromissions diplomatiques, tout a été vu et revu dans des dizaines de romans ou de films, avec plus de conviction dans la réalisation et de détails dans la description. Enfin, il faut supporter une dernière partie longue et pénible à la Rivière sans retour, conclue par un Deus ex Machina et une ouverture vers d’inévitables suites.

Surtout, McAuley, sous des dehors novateurs, livre une SF à l’ancienne comme je croyais qu’on n’osait plus en faire aujourd’hui. Rien n’est expliqué ni explicable. C’est technique, c’est avancé, c’est des aliens, donc ça marche. Comme si c’était magique (un coucou à Arthur C. Clarke). Un seul exemple : les q-phones, téléphones à intrication quantique (tant qu’à faire) qui permettent de communiquer instantanément de système à système en négligeant les conditions de l’intrication (voir à ce propos l’intelligence avec laquelle Charles Stross traite ce même objet dans Singularity Sky).

A la lecture, on est pris par l’enquête comme toujours, puis on se pose un peu et on réalise tous les défauts du roman. Dommage, car l’idée de base était à creuser, d’autant qu’on trouve néanmoins quelques réflexions intéressantes dans "Something coming through".

On voit comment Mangala, planète à coloniser, est passée très vite du statut de « frontière » à celui de « port franc » (il y a même un Mac Drive maintenant dans la capitale, l’Homme emporte son monde avec lui où qu’il aille). On entrevoit la corruption et les collusions qu’impliquent toute création trop rapide d’une entité politique. On constate comment l’Homme emmène avec lui, même à l’autre bout de la Voie Lactée, sa violence, ses vices, ses crimes ; comment une situation inédite et objectivement merveilleuse génère d’inédites opportunités criminelles (il n’y a pas que les mégacorps qui déménagent, les mafias viennent aussi). On mesure les risques d’une importation incontrôlée de technologies étrangères avancées, et les réactions pour le moins mitigées qu’inspirent aux terriens le cadeau des Jackaroo voire leur présence même. On découvre (trop peu) un écosystème étranger qui aurait été fascinant à explorer, sans parler des quatorze qui restent hors-champ.

C'est un coup raté. Tant pis.

Something coming through, Paul McAuley

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