lundi 3 août 2015

Le grand amant : L'Amour plus fort que la Mort

"Le Grand amant" est un court roman de Dan Simmons, écrit en 93 et publié en français chez Hélios (avec les bugs de typo inévitables dans cette collection semble-t-il). Comme dans Terror, l’auteur touche-à-tout utilise un fonds historique comme base d’un récit imaginaire et légèrement fantastique. Ici, ce n’est pas de l’expédition Franklin qu’il s’agit mais de la Grande Guerre.

Au vu de la couverture et du résumé du "Grand amant", on pourrait croire à une histoire d’Anges de Mons. Il y a un peu de ça, en version individualiste, mais c'est surtout une excellente évocation des atrocités du conflit.

1916, Bataille de la Somme. 450000 morts dont plus de 200000 britanniques en 6 mois, sans compter 600000 blessés. Le 1er juillet, 1er jour de la bataille, fut le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique avec environ 20000 tués. La désastreuse offensive de l'été 1916 fut l'une des pires boucheries d’un conflit qui n’en a pas manqué.

En 1916 donc, le jeune poète Edwin Rooke est sur le front, en première ligne, comme lieutenant (eu égard à son éducation et à son milieu, comme c’était la règle alors). A travers les pages d’un carnet secret retrouvé longtemps après le conflit, la guerre de Rooke se révèle au grand public. Elle est bien différente de ce qu'on croyait en savoir. Car on découvre dans ce texte étonnant que Rooke, bourrelé de doutes sur sa place dans un conflit qui dépasse en inhumanité toutes les guerres antérieures, croit être visité à l’insu de tous par une femme mystérieuse qui est peut-être la Mort, venue le cajoler personnellement au milieu du massacre. Qui est-elle ? Que lui veut-elle ? En quoi change-t-elle le cours de sa vie ?

En se plongeant dans le carnet secret de Rooke, le lecteur éprouve, comme en direct, l’horreur quotidiennement renouvelée de la Grande Conflagration. Rien de poétique, de vaillant, ni de beau dans la guerre industrielle. Vivant comme des rats – et au milieu d’eux – dans les tranchés, les hommes en sortent régulièrement, sous les ordres de sinistres généraux, pour se retrouver face à des mitrailleuses qui les fauchent comme des blés trop murs. La tête ne doit jamais dépasser de la tranchée, c’est l’assurance de prendre une balle, mais au coup de sifflet on doit sans délai envoyer tout le corps hors de la protection de l’abri de terre, foncer vers les tranchées ennemies, zigzaguer entre les trous d’obus, en sachant bien qu’on n’a presque aucune chance d’atteindre l’objectif avant d’être tué.

Cela, tout le monde, hélas, le sait bien aujourd’hui. Les livres ne manquent pas, ni les films. Le témoignage de Rooke, sous la plume de Simmons, n’est donc qu’un ex-voto de plus au milieu de ceux laissés par Remarque, Barbusse, Junger, ou Dorgelès, entre autres. Pour en avoir lu beaucoup, je peux dire que Simmons, en recréant les mémoires d’un soldat imaginaire, ne démérite pas. Son texte, plein de l’horreur du terrain et de l’ignominie des hommes, sonne vrai.

La Grande Guerre, c'est d’abord une agression des sens. L’odeur lancinante des corps en décomposition, le spectacle des cadavres déchiquetés sur un sol ravagé par les obus, les bruits tous différents des calibres d'artillerie, sont décrits avec justesse par l’auteur.

On retrouve aussi dans les pages du "Grand amant" la vie maussade des tranchées, faite de peur bien sûr mais surtout d’inconfort extrême et perpétuel. On y voit les rats, les poux, l’eau souvent putride, l’exiguïté des cagnas qui, en dépit de leur situation enterrée, ne protège pas d’un coup direct de l’artillerie. On y voit les tués accrochés aux barbelés et qu’on ne peut récupérer, ou ceux que la boue enterre progressivement dans un sépulcre minéral. On y voit la peur de manger avant de monter à l’assaut et de risquer d’offrir aux balles un estomac plein et fragile mais aussi le petit coup de cognac offert aux troupes qui partent au sacrifice.

On voit comment, dans les entrées du journal, s’entremêlent l’horreur de la mort qui oblitère et les petits plaisirs à saisir absolument car chaque instant peut être le dernier : « Untel a été déchiqueté par un obus. Tel autre m’a offert un verre du bon whisky qu’il a reçu d’Angleterre », les deux phrases à la suite, sans transition aucune. C’était sans doute le plus choquant dans les Carnets de Guerre de Junger. C’est très bien reproduit ici.

On voit l’obscénité d’officiers supérieurs (les officiers de ligne, eux, montaient à l’assaut et étaient souvent les premiers tués) qui considèrent des pertes énormes comme acceptables, qui disent à leurs soldats qui viennent de se faire tailler en pièce qu’ils lui ont fait honte, ou les menacent de sanctions avant un assaut meurtrier car leurs latrines ne sont pas assez propres.

On voit l’affection sincère mais un peu condescendante que ressent Rooke pour les hommes du peuple qui sont sous ses ordres. On trouve la même dans les écrits de Tolkien. Ces soldats serviront de base au personnage de Sam Gamegie. On remarque aussi la valeur qu’attache Rooke aux rares conversations intéressantes qu’il arrive à avoir. Les intellectuels rencontraient le peuple pour la première fois.

On voit aussi et encore l’envie d’en finir, la peur d’y aller, celle de ne pas y aller, les blessures atroces, les tirs amis trop courts, l’abjection des gaz, les voisins d’assaut qui meurent en un éclair, les voisins d’hôpital qui meurent après avoir craché leurs poumons, les attaques annulées trop tard qui lancent des centaines d’hommes sans soutien à l’assaut d’un point dont on ne veut plus, etc. Je pourrais continuer longtemps. C’est bien de la Grande Guerre qu’il s’agit, les faits y sont, le ton aussi. Simmons se met fort bien dans la peau d’un lieutenant britannique plongé dans l’enfer des tranchées. Sa reconstitution est brillante, dans la forme comme dans le fond, au point qu’elle passerait sans difficulté pour un vrai journal de guerre.

Alors Mr Simmons, pourquoi avoir ajouté ces éléments fantastique (ou oniriques, au lecteur de choisir) ? Volonté de décrire un homme, un poète, qui, face à l’horreur absolue, se réfugie dans l’imaginaire ? Peut-être. Mais qu’elles sont faibles ces pages où Rooke retrouve magiquement sa Dame. Qu’elles sont peu intenses en regard de ce qui les encadre. Qu’elles sont finalement de trop. Par bonheur, elles n’enlèvent rien à la narration brillante que fait Rooke de sa bataille de la Somme.

Le grand amant, Dan Simmons

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